Après deux premiers longs-métrages remarqués, Werner Herzog décide de faire une pause dans la fiction et de se tourner vers le documentaire avec trois projets, tous au style différent mais révélateurs des obsessions du cinéaste. Que ce soit avec Fata Morgana, Pays du silence et de l’obscurité ou La grande extase du sculpteur sur bois Steiner, le cinéaste Allemand rajoute un à un des galons à son style.

Fata Morgana (1971)

Pour Fata Morgana, le réalisateur inaugure ses voyages aux quatre coins du globe et tourne en Afrique pendant presque quatre ans afin de filmer des mirages ; un concept alléchant mais tout de même singulier car par définition impossible à capturer. Pourtant, Herzog arrive à nous livrer un beau voyage spirituel d’1h15 sur du Léonard Cohen.

Dès les premières minutes nous ne savons pas où le réalisateur veut nous emmener. Et pour cause, une boucle d’atterrissages d’avion sème le trouble jusqu’à l’arrivée dans le désert avec un total dépaysement. Herzog travaille avec brio sur l’horizon, imperceptible et infini, grâce à aux cadres bicolores, aux teintes ocres du sable et du ciel bleu azur. Outre la beauté de ces plans, le film ne tombe jamais dans la vulgaire carte postale, au contraire. Il nous invite plutôt à vouloir découvrir le hors-champ, le lointain, comme bon nombre de ses personnages. Il est d’ailleurs très intéressant d’observer la position du réalisateur quant à la présence humaine au sein de ces dunes.

En effet, les pipelines et autres tours enflammées se situent sans cesse en fond de cadre, perdues sous les vapeurs de chaleur, recréant ainsi une sensation de mirage. Cette distanciation critique s’opère pour toutes activités humaines modernes qui pollueraient le cadre naturel du désert et ses habitants. À contrario, lorsque les autochtones sont filmés, la caméra ose s’approcher pour nous montrer des visages atypiques, vrais, simples. Il en est de même pour les vestiges d’une exploitation passée et rattrapée par la nature comme des carcasses d’avion, de voiture, des ruines d’un ancien hangar, ou de pauvres charognes d’animaux. Dans le désert, le temps fait son œuvre et l’homme n’est rien face à cette immensité inestimable.

Mais en dehors du travail sur cette ligne d’horizon, la caméra nous offre quelques fois de sublimes travelling latéraux sur une musique envoutante de Léonard Cohen. Une sorte de lâcher-prise où nous découvrons des paysages abandonnés où la vie semble s’être arrêtée, et pourtant si beaux… Rajoutons à cela une sublime voix-off faisant l’état de la création et de la mort de l’homme et on obtient du grand art. On voit rarement de telles images, paraissant si simples mais évoquant énormément de choses que chacun interprétera à sa manière.

Sans être le film le plus populaire dans la filmographie de Herzog, il faut reconnaître qu’il en est une pierre angulaire et déterminante. Il est assez impressionnant de voir comment les choix de ses sujets documentaires sont étroitement liés à ses fictions. Ici la figure du mirage, chimère éternelle d’environnements hostiles, apporte une poésie folle et évoque par la même occasion les quêtes illusoires de bon nombre de ses personnages. Des images de nature qui invitent le spectateur à réfléchir, à la manière du Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio ou du diptyque Baraka/Samsara de Ron Fricke, même si l’absence totale de paroles de ces derniers leur apporte encore plus de mysticisme.

Pays du silence et de l’obscurité (1971)

En rentrant de son long voyage en Afrique, notre ami teuton décide de réaliser un autre documentaire dans un style totalement différent : Pays du silence et de l’obscurité. Pour ce quatrième film, Herzog décide de s’intéresser au destin peu commun de Fini Straubinger, une vieille dame rendue sourde et aveugle suite par un accident, qui développe de nouvelles techniques afin de mieux appréhender ce nouveau monde silencieux et invisible…

Si Fata Morgana et ses images de nature était planant, voire envoûtant, ce film là est plutôt d’une immense sensibilité. Nous suivons la vie de cette dame qui demeure forte et s’adapte malgré tout. Pour s’en sortir et communiquer avec ses semblables, elle a développé un nouveau mode de communication absolument bluffant. Celui-ci consiste à dessiner du bout de ses doigts des signes dans le creux de sa main.


Herzog est souvent décrié pour son approche du documentaire parfois biaisée par la mise en scène. Il n’empêche que cela sert son récit et n’entache en rien l’aura de ses films. Dans celui-ci par exemple on trouve une anecdote inventée par le réalisateur et racontée par Mme Straubinger, une certaine compétition de ski à laquelle elle aurait participé en étant aveugle et sourde. C’est faux mais tellement poétique et prémonitoire de ses prochaines expériences…

Sur cette image notamment, nous assistons à un baptême de l’air du personnage pour le moins singulier. Alors sourde et aveugle, dans un pays silencieux et obscur, Fini Straubinger vole dans une expérience sensorielle hors du commun, n’étant guidée que par ses sensations physiques. Le rapport à la main et au toucher est d’ailleurs extrêmement développé grâce à sa technique de communication, mais également à ses aventures. Dans une séquence très émouvante, elle effleure des cactus dont on ressent le léger picotement à travers le cadre.

Ce témoignage composé de plans qui durent installe une ambiance et installe les personnages dans le cadre afin de le dévorer de tendresse. C’est une démarche semblable à celle de Raymond Depardon, sans la fameuse distanciation quasi fantomatique du français. Car s’il y avait un léger reproche à faire à Pays du silence et de l’obscurité, ce serait la présence parfois inopportune de son réalisateur qui rajoute une voix off souvent dispensable. Le documentaire aurait gagné à dépeindre des personnages qui se suffisent à eux-mêmes, mais Herzog adore imprégner son œuvre par sa voix ou sa présence physique…

Avec son deuxième documentaire, le réalisateur allemand nous fait découvrir un destin hors du commun dans un de ses films les plus simples et tendres. Véritable voyage pédagogique, le spectateur apprend à redécouvrir le langage et le rapport au corps à travers les mains de Fini Straubinger dont la joie de vivre et la persévérance à toute épreuve servent d’exemple. Le documentaire qui suit amorcera la soif d’aventure et la recherche de l’impossible du réalisateur, qui a su trouver son alter ego sportif en la personne de Walter Steiner.

La grande extase du sculpteur sur bois Steiner (1973)

À mi chemin entre Pays du silence et de l’obscurité et Aguirre, la colère de Dieu, Werner Herzog s’intéresse à un sportif des plus intéressants de l’histoire : le sculpteur sur bois suisse Walter Steiner. Egalement skieur spécialisé dans le saut à ski, nous allons suivre ses performances durant une compétition et découvrir son rapport au sport et à son activité d’ébéniste. Film le plus court jusque là dans la filmographie de l’auteur bavarois, il reste une œuvre fascinante sur l’obsession de la performance.

Dans le court prologue où nous apercevons la précision de ses sculptures et une certaine délicatesse dans l’acte, Steiner apparaît comme un artiste raffiné et surtout perfectionniste. Ceci va se confirmer par la suite avec ses entraînements et sauts compétitifs où la performance prime sur sa sécurité physique. Souvent considéré comme le cinéaste de l’impossible, une réputation obtenu par des tournages compliqués et dangereux, Herzog trouve ici son jumeau obsessionnel. Ce dernier est obnubilé par le lointain, la suspension dans les airs, une volonté certaine de voler pendant de courts instants, tel un Icare des temps modernes.

Cette recherche constante de l’exploit est immortalisée via de très beaux ralentis en contre-plongées magnifiant l’acte et l’athlète, dilatant le temps comme pour le rendre immortel. Steiner fend alors le cadre de part en part dans une volonté extraordinaire de rejoindre le hors-champ et les cimes enivrantes de la nature et de son esprit. Il est désormais seul au monde et surplombe le commun des mortels, dans un acte quasi divin et une extase certaine!

À maintes reprises ses tentatives effleurent l’inconscience, mettant sa vie en danger dans une recherche du plus haut, du plus loin… Et pourtant, malgré des blessures et quelques accidents visibles à l’écran, Steiner continue dans son obsession, rejoignant alors la folie créatrice de Werner Herzog que rien n’arrête. Les deux individus se confondent et se complètent dans le film pour ne faire qu’un.

Là encore nous retrouvons la présence intradiégétique du réalisateur mais, contrairement au précédent documentaire, elle est ici toute justifiée. Le cinéaste se transforme en commentateur sportif afin de contempler cette démarche étroitement liée à sa propre démarche créatrice. Steiner est bel et bien conscient du danger que cela implique mais continue tout de même pour l’amour du sport et de cette extase qu’il éprouve en plein vol. Il en est de même pour Herzog dont les tournages sont de réelles odyssées qui magnifient les films finis.

Malgré sa courte durée, La grande extase du sculpteur sur bois Steiner demeure un excellent documentaire sportif, prenant le parti de rejoindre le cinéaste et l’athlète dans une quête commune. Sa beauté formelle accompagnée d’une poésie notable fait de ce moyen-métrage une arche importante dans la filmographie de son auteur. Cette recherche du sublime, de la beauté de l’acte et surtout d’éléments chimériques jalonnent la carrière de Werner Herzog dont le prochain film marquera un véritable tournant…

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