Accueil Blog

Indés-scriptibles : Shane Carruth, le messie

0

En prêtant attention aux programmations, aux recommandations sur Netflix ou aux sorties tendances, on peut parfois sentir peser une certaine fatalité. Se sentir inondé de productions à grand budget formatées, impersonnelles et à la sortie minutieusement programmée. Indé-scriptibles est la chronique de la sortie de route. Ensemble, empruntons des chemins parfois cachés ou cahoteux qui mènent invariablement vers de grandes découvertes cinématographiques. Le principe de la chronique est d’introduire l’oeuvre de réalisateurs et réalisatrices du cinéma indépendant à la carrière encore courte. C’est-à-dire des personne jeunes, tournant ou ayant tourné hors des grosses productions et dont il est possible de visionner et analyser rapidement l’intégralité de la filmographie.

Le réalisateur qui ouvre cette sélection s’est imposé comme une évidence. C’est une icône du cinéma indépendant américain ayant réussi, avec seulement deux longs-métrages de fiction, à construire autour de lui une sorte d’aura presque messianique. Il s’agit de Shane Carruth, le réalisateur de Primer et d’Upstream Color.

En étudiant Shane Carruth il est intéressant de parler de l’oeuvre et du personnage. Deux qualités l’ont fait remarquer dans la foule des cinéastes indépendants américains : d’une part l’originalité et la complexité de ses films, et de l’autre le mystère autour de sa personnalité et sa capacité à disparaître des radars. Nous nous pencherons donc sur ses deux longs-métrages de fiction, distinguant à travers eux le “personnage” Carruth et ce qui le rend si spécial. 

Primer, la soudaine consécration

En présentant son premier film, Shane Carruth est sorti d’absolument nulle part. Plongeons donc tout aussi promptement dans Primer.

En 2004 est présenté au festival de Sundance (qui reviendra souvent dans cette chronique, soyez-en sûrs) Primer, un film de science-fiction traitant de voyage dans le temps avec l’intention d’en offrir une représentation sinon réaliste, au moins la plus crédible possible. L’acteur principal, le réalisateur, le scénariste, le producteur, le monteur et le compositeur de la musique du film se nomment Shane Carruth. C’est un ancien développeur en informatique parfaitement inconnu dans le monde du cinéma. Primer n’a été produit qu’avec 7 000 $, filmé en 5 semaines avec une équipe de 5 personnes et avec une quantité limitée de pellicule. C’est un véritable prodige inattendu qui remportera le Grand Prix du festival. 

Le film raconte l’histoire de deux ingénieurs qui, alors qu’ils travaillent sur un projet personnel, découvrent par accident un moyen de remonter le temps. Il fabriquent des boîtes qu’on peut activer, puis pénétrer plusieurs heures plus tard pour attendre, passant le temps à reculons, et ressortir dans le passé juste après l’activation de la boîte. Passée l’extase de la découverte, la situation va vite se compliquer quand l’un découvrira d’autres boîtes, activées par l’autre depuis le premier jour. Qui attend dans ces boîtes ? Combien de doubles y a-t-il dans la nature ? Que manigancent-ils ? Qui triche et qui vit vraiment ces journées pour la première fois ? Quel est le plan derrière tout ça ?

Primer est un monument de complexité. Shane Carruth, diplômé de mathématiques, crée une histoire qui se déroule sur plusieurs boucles sans vraiment l’admettre. Le film joue mais ne triche pas. L’intrigue est millimétrée, tous les éléments pour la comprendre son rigoureusement disposés. Si le film ne triche pas, il est tout de même évident qu’il joue contre le spectateur. L’histoire de Primer est un puzzle à reconstituer, une énigme dont je ne veux surtout pas vous donner les clés. C’est là beaucoup du plaisir et de l’originalité de l’oeuvre. Ce n’est pas un film traditionnel mais un défi intellectuel. Le visionnage est frustrant mais l’heure, ou les heures, passées ensuite à y réfléchir, à recoller les morceaux et à saisir les duperies sont incroyablement gratifiantes. Enfin, le sentiment triomphant d’avoir enfin réorganisé toute l’intrigue est un plaisir indescriptible. 

Au delà de cette attitude particulière, Primer peut être jugé excellent même en suivant les critères plus communs. L’image est lourdement traitée pour atteindre une apparence au cachet bien particulier, naturaliste, au grain épais et ultra saturé. L’ambiance sombre, chargée en gris et en vert est pesante et renforce la paranoïa ambiante. Le montage est incroyablement précis et la musique souligne l’intensité dramatique. Les acteurs donnent une performance particulièrement réaliste autour de dialogues alimentés par les connaissances de Carruth en physique et en ingénierie. En plus d’être un drame humain sur l’égo, la trahison et le pouvoir, Primer traite de la science. S’attachant à représenter de la manière la plus réelle possible le travail scientifique et le processus de découverte et de développement. Sur cet aspect, c’est un vent de fraîcheur. 

Primer est un film profond, complexe et véritablement unique, handicapé seulement par des effets douteux induit par le maigre budget. Il a su séduire et impressionner presque tout le monde et promettait à Shane Carruth une grande carrière parmi les plus grands d’Hollywood. Il n’en fut rien. Ayant collecté les fruits de son succès, il disparut.

Upstream Color, créer le mystère et ne pas décevoir

Shane Carruth n’est pas sur les réseaux sociaux. Il donne peu d’interviews, il ne fait pas de crowdfunding. Aucune trace de l’enfant prodige. L’acteur de Primer et Rian Johnson annoncent cependant en 2009 qu’il travaille sur A Topiary, un film de science-fiction. A Topiary ne verra jamais le jour, on devine à cause d’une pré-production trop compliquée dont il parle durement. Si on sait l’abandon du projet, nul ne sait à l’époque sur quoi Carruth travaille. 

C’est en 2014, comme une seconde venue du messie, que Shane Carruth présente à Sundance son second long-métrage : Upstream Color,

Upstream Color raconte l’histoire de Kris, une femme affectée par un parasite cultivé et utilisé par un mystérieux arnaqueur pour l’hypnotiser et la dépouiller. Le parasite est retiré par un autre personnage inconnu et transfusé à un cochon, l’expérience laisse un lourd traumatisme en Kris qui perd ses souvenirs, ses repères et sa vie sociale. Elle fait la connaissance de Jeff, qui a vécu la même agression. Tous deux sont encore liés à leurs parasites et vivent des vies parallèles. Ensemble ils vont se reconstruire et remonter les traces du parasite pour retrouver leurs propres personnalités.

Upstream Color a l’ambition d’être un film expérimental. Il est indéniablement moins terre à terre que Primer. Son propos, son fond et la finalité de l’expérience qu’il propose sont aussi beaucoup moins évidents. Upstream Color traite des cycles. Des cycles de la nature, avec la vie fictive du parasite aidée par des exécutants répétant encore et toujours les mêmes procédures, mais aussi les cycles de la psychologie des personnages qui luttent pour retrouver une vie normale après une épreuve, et les cycles de relations : la rencontre, la découverte, le partage, la séparation, les éventuelles retrouvailles, etc. Il y a aussi ce qui rompt les cycles. La mort, l’incapacité d’enfanter, l’influence d’autres cycles.

Upstream Color montre autant la force de ces répétitions qui s’imposent à nous que leur absurdité par la manière dont elles s’imbriquent dans la vie des parasites. Les mêmes événements seraient émouvants chez les humains mais banal, voir répugnants chez d’autre forme de vie ?

C’est un film difficile à décrire et à exposer car l’expérience est surtout sensorielle. Cette fois-ci, les couleurs sont délavées mais Shane Carruth se permet plus d’esthétisme dans la réalisation, et surtout énormément de symbolisme. Il y a une importance toute particulière aux gestes, à la chair, aux matériaux, aux textures. En somme à tout ce qui est matériel et ressenti, comme un test de sensations à travers l’écran. Enfin, le travail du son est exceptionnel : angoissant, atmosphérique et surpuissant.

Upstream Color reste une expérience déroutante sur laquelle on dispose de bien peu de clés, à part nos tripes. 

Comme après Primer, Shane Carruth s’est fait bien rare après cela. Il a joué dans quelques films et séries et a produit et réalisé un peu pour la télévision, mais il ne s’exprime presque jamais sur son oeuvre et ses projets. Et c’est cela qui définit son personnage. Un homme orchestre qui livre, à la force de son intelligence et de sa détermination, des films uniques et passionnants et qu’on pourrait croire destiné au nirvana du cinéma de studio. Mais il trouve toujours le moyen de disparaître pour revenir une fois par décennie, à Sundance, avec un modeste chef-d’oeuvre qui déchaîne les passions.

Shane Carruth ne sur-explique pas son oeuvre et les internautes s’en chargent bien à sa place. Il ne fait pas d’effet d’annonce et sa simple aura suffira toujours à créer une formidable anticipation. Sa filmographie se parcourt en moins de 3h et les vaut infiniment.

A part quelque bribes de casting et un titre, The Modern Ocean, tout ce qu’on sait de son prochain projet c’est qu’il n’est pas pour bientôt. Ce qui est sûr c’est que le retour du messie de l’indé est déjà très anticipé.


Critique de Face à la nuit : rattraper le passé

0

Un nouveau cinéma semble émerger en Europe, et il vient directement de Taïwan. Outre les excellents films présents sur le catalogue d’Outbuster comme le génial The Great Buddha+, la rédaction a été époustouflée par Nina Wu de Midi Z, présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard. Une autre marque de cette émergence est le succès au Festival du film policier de Beaune de Face à la Nuit, coproduction Taiwano-sino-française par le réalisateur malaisien Ho Wi-ding.

Promettant un film d’amour esthétique aux élégantes notes de science-fiction, Face à la Nuit fait beaucoup parler de lui. Peut-il se faire annonciateur de la naissance de nouveaux pôles cinématographiques en Asie du sud-est ?

Trois moments de la vie d’un homme nommé Zhang Dong Ling, qui a subi un traumatisme dans son enfance. Ayant vécu des trahisons qu’il ne réussit pas à oublier, il décide de disparaître après avoir réglé ses comptes, à travers la vengeance. Les événements se déroulent lors d’une nuit de l’année 2000 – Zhang Dong Lingest alors adolescent -, lors d’une nuit de l’année 2016 – Zhang Dong Ling est une jeune adulte marié et qui exerce le métier de policier -, et lors d’une une nuit de l’année 2049 – Zhang Dong Ling est alors un homme d’âge mûr survivant tant bien que mal dans une société déshumanisée qui soumet les citoyens à un contrôle absolu.

Un monde à reculons

S’il n’est pas exempt de défauts, Face à la Nuit interpelle vite par sa construction originale et ses visuels, quitte à trop s’appuyer dessus pour masquer des simplicités d’intrigue. Ainsi, le film est divisé en trois segments, séparés par des effets de montages bruts, représentant trois moments de la vie d’un homme. Chacun d’entre-eux est linéaire et plus ou moins en temps réel, mais ils sont agencés de manière à raconter l’histoire à reculons. Cette structure tient véritablement en haleine. En effet, le premier segment soulève énormément de questions. On se retrouve avec un personnage marqué, au passé manifestement chargé qui le hante et auquel il est souvent fait référence. On a donc une histoire à trous. Les effets, mais sans les causes, et cela construit un véritable mystère qui se distille et se résout au fil du long-métrage.

Dans chacun des segments, le personnage dont on suit la vie arrive comme secondaire dans des scènes où il n’est pas le héros avant de, petit à petit, recentrer l’histoire autour de lui. Ce petit gimmick de narration est assez original et renforce à la fois le réalisme, mais aussi la désorientation du spectateur à chaque voyage temporel.

Cependant, cette structure révèle ses limites dès la fin du second acte, le plus long et le mieux fait. En effet, les deux premières parties suffisent. A la fin du deuxième acte, tous les éléments introduits dans le premier ont été expliqués. La troisième partie semble ajoutée au dernier moment et, si elle est assez émouvante et renforce l’empathie envers le héros, est inutile puisqu’elle conclut le film. Le premier acte est également critiquable : sa dimension « science-fiction » est indispensable et appréciable mais assez mal exécutée, développant son univers de façon anecdotique et trop chargée pour sa durée.

Dans la froideur de la nuit

De plus, cette structure semble servir de cache misère à une histoire assez commune autour d’un personnage au développement convenu. Un vieil homme aigri et abusif dans un mariage désincarné à la recherche d’un amour perdu qui sombre dans la violence. Un jeune flic brillant trahit par sa hiérarchie qui fuit ses ennuis dans une relation romantique absurde. Un petit voyou arrogant qui rencontre celle qui le fera rentrer dans le droit chemin.

Mais c’est bien là le seul défaut de cet excellent film qui, visuellement, est immédiatement convaincant. Face à la Nuit est très esthétique, penchant vers le cinéma d’ambiance. Chaque partie se démarque par son style, rendant hommage à trois moments du cinéma sino-hongkongais. La première partie est la plus onirique et stylisée. Pleine de symbolisme et remarquable par sa photographie contrastée. Elle est caractérisée par  des abstractions métaphoriques et des éléments de science-fiction parfois très proches de l’Asie contemporaine ou du cyberpunk. C’est la partie la plus riche thématiquement, traitant de la pression technologique et sociale et du suicide dans une perspective presque Wébérienne. Elle rappelle le récent succès d’Un grand voyage vers la nuit ou le plus ancien 2046 de Wong Kar-wai. Le second acte, lui, est un polar hongkongais des années 2000 comme PTU ou Mad Detective de Johnnie To. Solidement urbain, nocturne, violent et réaliste, le rythme y est plus effréné et la réalisation plus brute, malgré une photographie toujours très élégante. Enfin, la dernière partie rappelle les drames chinois des années 90, lumineux, exubérants, mélodramatiques et romantiques.

À cette esthétique Face à la Nuit apporte un cachet particulier à l’image. Très vite on remarque un fort bruit numérique, plutôt caractéristique du grain des vieux caméscopes que des caméras de cinéma. S’il est perturbant, voire dérangeant au début, force est de constater qu’il rend les visuels de Face à la Nuit bien plus forts en caractères : bruts, dynamiques et vivants.

Avec ses effets et ses choix narratifs et visuels très voyants et affirmés, Face à la Nuit en devient un film presque expérimental qui ne manquera pas de fasciner les amateurs d’expériences originales. On peut lui reprocher d’utiliser ces effets claquants pour dissimuler une histoire simpliste qui fait effectivement défaut. De plus, des effets spéciaux franchement laids viennent parfois ternir le tableau. Mais Face à la Nuit est une proposition de cinéma généreuse et originale à ne pas sous-estimer. 


Critique d’Annabelle : La Maison du mal

0

Saga secondaire de l’univers Conjuring, Annabelle n’a jamais vraiment réussi à trouver sa place dans l’univers en question. Jamais assez terrifiante pour concurrencer le saga principale, ni singulière pour espérer se placer au niveau de La Nonne. Un problème de positionnement initial qui continue de hanter la poupée maudite et lui offre un statut restreint en dehors du cercle des fans.

Mais si l’on passe outre la raison même d’exister des films Annabelle, les deux premiers opus n’ont finalement pas grand chose en commun. Là où le premier film est considéré par beaucoup comme le pire film d’horreur grand public de ces dernières années (alors que la médaille revient sans hésiter à xXx : Reloaded), le second a su trouver des adeptes et créer un engouement autour d’une saga qu’on croyait morte-née. Mais le troisième film transforme-t-il l’essai pour de bon ?

Déterminés à mettre Annabelle hors d’état de nuire, les démonologues Ed et Lorraine Warren enferment la poupée démoniaque dans leur « pièce des souvenirs », en prenant soin de la placer derrière une vitre sacrée et de solliciter la bénédiction d’un prêtre. Mais Annabelle réveille les esprits maléfiques qui l’entourent et qui s’intéressent désormais à de nouvelles victimes potentielles : Judy, la fille des Warren âgée de 10 ans, et ses amis. Une nouvelle nuit d’horreur se prépare…

La maison de poupée

Gary Dauberman connait l’univers d’Annabelle sur le bout des doigts : scénariste des deux premiers films ainsi que de La Nonne et Ça (oui, c’est bien la même personne derrière Annabelle et Ça, on vous jure) il s’essaye pour la première fois à la réalisation sur ce troisième opus. Avec l’aide de James Wan au scénario, Dauberman prend une tout autre voie pour la saga : en plaçant l’histoire directement chez les Warren et avec leur fille en personnage principal, le film prend le risque d’être considéré par beaucoup comme un film Conjuring de substitution. Et si l’œuvre de Dauberman est bien des choses, elle ne se réduit pas à cela.

Car le film s’éloigne encore plus de l’aspect terrifiant de la saga principale et prend le parti pris du teen-movie horrifique. Un choix bienvenu pour des films en manque de repères mais qui se révèle finalement assez vain. Écriture paresseuse et peu inspirée, facilité d’exécution et jumpscares en pagailles le rapproche du premier opus tant décrié, et ceci malgré un casting qui fait tout pour tirer l’ensemble vers le haut. Mckenna Grace la première.

Mal et flic

Malgré des problèmes d’écriture évidents, le film de Gary Dauberman contient des moments-clés réussis, en grande partie portés par le duo formé par la fille des Warren et sa babysitteuse (on pense notamment à la scène du lit). Mais les rares réussites de La maison du mal sont minées par une réalisation sans inspiration et dont les seuls moments de bravoures évoquent l’œuvre de James Wan sans même s’en cacher (la scène de la télévision, entre-autres).

Sorte de mélange bâtard entre Conjuring et Maman, j’ai raté l’avion, le principal problème d’Annabelle : La Maison du mal vient de son incapacité à choisir clairement son registre. Trop premier degré pour en devenir une œuvre satirique se moquant des codes de son genre, mais trop léger pour faire partie du club fermé de la terreur pure. La photographie générique de Michael Burgess ainsi que la bande-originale de Joseph Bishara n’arrivent pas à donner d’âme à un film complètement désincarné, un comble pour une poupée possédée.

Si le film de Gary Dauberman n’est pas désastreux, c’est un gros retour en arrière pour la saga Annabelle qui semblait avoir enfin trouver son public avec un deuxième opus convaincant.

Un échec d’autant plus frustrant que si La Maison du mal avait assumé pleinement son aspect second degré en manipulant les codes du genre (comme Dauberman le fait habilement au début du film avec la carte routière), il aurait pu transformer cette saga constamment dans l’entre-deux en véritable œuvre consciente de ses effets, en y apportant une touche d’humour noir qui n’a pas encore trouvé sa place dans l’univers Conjuring. Malgré tout, on peut retenir quelques moments de grâce dans un film qui, lui, n’en est pas doté. 


Critique d’Attaque à Mumbai, l’hôtel de la peur

0

Premier film d’Anthony Maras, Attaque à Mumbai a connu un destin compliqué. Initialement distribué par The Weinstein Company en 2016, le film est devenu orphelin après les événements de l’affaire du même nom. Ses droits rachetés en 2018, il est finalement distribué aux Etats-Unis et acheté par Netflix en Inde… qui abandonnera le film après un conflit avec la société de distribution. Mais le sort s’acharne et le film est également retiré des salles néo-zelandaises à sa sortie après l’attentat de Christchurch.

En France, le film ne connaîtra pas le même destin puis qu’après son parcours assez confidentiel au box-office américain il ne bénéficiera pas d’une sortie au cinéma : le film sera disponible dès le 4 juillet prochain sur les différentes plateformes de VOD. Mais son parcours maudit éclipse-t-il la qualité du long-métrage ?

Novembre 2008, une série d’attaques terroristes a lieu dans la ville de Mumbai. Durant trois jours, des hommes armés prennent d’assaut le légendaire Taj Mahal Palace Hôtel en retenant les clients et les employés qui s’y trouvent. Au milieu de ce chaos, le Chef du restaurant et un serveur vont risquer leur vie pour protéger leurs clients. Parmi eux, un couple va tout faire pour protéger leur nouveau-né. Alors que le monde entier découvre ces évènements tragiques, ce qui se déroule à l’intérieur dépasse l’inimaginable. L’histoire vraie des attaques terroristes qui se sont déroulées à Mumbai en novembre 2008.

Un américain à Mumbai

Si les attaques de novembre 2008 à Mumbai (Bombay) se sont réparties sur une dizaine de lieux différents, le film se concentre sur le plus emblématique de tous : l’hôtel de luxe Taj Mahal. Un symbole attaqué pour ce qu’il représente, dans un premier temps, et pour son exposition médiatique : touristes russes, anglais mais surtout américains s’y retrouvent pris au piège.

En faisant le choix de centrer son récit sur un couple américain, Anthony Maras tombe également dans la facilité d’un récit qui ne s’extirpera jamais de l’attendu. Enchaînant les situations types en lorgnant du coté de John Carpenter et de sa référence du genre : Assaut.

Mais si le film ne transcende pas par son récit ou l’écriture de ses dialogues : ses personnages, eux, résonnent particulièrement dans un enchaînement de situations anxiogènes au possible. Révélant leurs peurs les plus profondes et entraînant au fur à mesure une confrontation au sein même des groupes qui se sont formés dans l’hôtel. On pourra reprocher un double sens peu subtil sur le système de castes en Inde mais sa présence fait sens dans un récit où le travail de psychologie des personnages est central. Et le film n’hésitera pas à en sacrifier pour faire avancer son récit et gagner en crédibilité : personne n’est à l’abri, et Anthony Maras compte bien l’ancrer dans le crâne des spectateurs dès les premiers instants du film.

Pas tous logés à la même enseigne

Si le film prend le temps de développer ses protagonistes, ce n’est pas le cas des antoganistes qui n’existent finalement qu’à travers leur simple fonction de « menace », planant sur l’entièreté du long-métrage. Un autre choix étrange est celui de donner plus de place aux clients occidentaux qu’au personnel de l’hôtel, pourtant présentés comme les vrais héros de cette histoire. Le ressenti final est alors assez mitigé, et le spectateur se retrouve tiraillé entre l’émotion que sont censés susciter les touristes pris au piège et l’héroisme latent du personnel. Comme si le film lui même n’avait pas fais de choix et laissait cette lourde tâche à son audience.

Malgré ses faiblesses d’écriture le premier film d’Anthony Maras ne démérite pas dans ses séquences de tensions, sans jamais tomber dans l’excès qui pourrait en ruiner l’effet. Si sa réalisation reste assez académique dans l’ensemble, certaines séquences sont habilement construites et procurent une anxieté bien palpable. Enfin, le travail sur l’image  de Nick Remy Matthews offre une véritable puissance visuelle et donc dramatique au film, exploitant une palette de couleurs assez rare dans le cinéma d’action contemporain et composant ainsi des cadres léchés et emplis de sens.

Attaque à Mumbai reste finalement assez sage pour un sujet si grave. En respectant à la lettre les codes du genre il peine à suprendre par son intrigue attendue. Mais sa réalisation soignée et sa tension gérée d’une main de maître font du film une expérience anxiogène et tendue qui fonctionne, entre-autres, grace à son casting de renom (on se gardera, pour autant, de mentionner l’accent russe de Jason Isaacs). 


Annecy 2019 : Critique de J’ai perdu mon corps

0

Redonner sa place au film d’animation adulte auprès du grand public : vaste programme qu’entreprend Jérémy Clapin avec J’ai perdu mon corps. Un mois, à peine, après avoir gagné le Grand Prix Nespresso à la Semaine de la Critique à Canne, le premier long-métrage du réalisateur parisien se voit sacrer du duo Prix du public et Cristal du long-métrage au festival d’Annecy.

Une consécration pour un film qui a mis une décennie à se faire et un projet en lequel personne ne croyait, de par ses partis pris et ses ambitions fortes pour le milieu de l’animation. Il bénéficiera d’une distribution internationale assurée par Netflix mais aura également la chance de sortir en France en novembre.

A Paris, Naoufel tombe amoureux de Gabrielle. Un peu plus loin dans la ville, une main coupée s’échappe d’un labo, bien décidée à retrouver son corps. S’engage alors une cavale vertigineuse à travers la ville, semée d’embûches et des souvenirs de sa vie jusqu’au terrible accident. Naoufel, la main, Gabrielle, tous trois retrouveront, d’une façon poétique et inattendue, le fil de leur histoire…

Les bras m’en tombent

Avec J’ai perdu mon corps, Jérémy Clapin signe son tout premier long-métrage en tant que réalisateur, mais le monde de l’animation ne lui est pas inconnu. A sa sortie de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, il réalise de nombreux courts-métrages dont Skhizein (visionnable gratuitement ici) qui lui a valu une nomination aux Césars et un succès critique et public important. Une oeuvre qui transpira déjà de son amour pour l’animation aux thématiques torturées. Une animation qu’il utilise pour transmettre des messages et des émotions complexes, à la portée métaphorique mais aussi ancrée dans la réalité des relations humaines.

Une expérience qui prend tout son sens dans J’ai perdu mon corps, adapté du roman Happy hand de Guillaume Laurant qui est lui même co-scénariste sur le film. Avec  sa véritable oeuvre symbolique et plastique, Jérémy Clapin aborde la quête de soi, ce sentiment d’invisibilité dans une société qui a comme premier reflex le rejet plutôt que l’écoute. En accordant plus de place au « segment de la main » il cristallise cette quête qui résonne avec l’histoire de Naoufel.

A l’aide d’une scène à la construction simple – un livreur de pizza, un interphone et une mystérieuse voix féminine au bout du fil – va naître une singulière romance, attachante et troublante. Nous poussant même à remettre en question son personnage principal. Une thématique maintes et maintes fois abordée au cinéma mais rarement avec une telle sincérité. Car si l’on parle beaucoup du film pour sa singularité, c’est avant tout son écriture complexe qui fait mouche et touche en plein cœur…

En utilisant le concept de la main coupée à la recherche de son propriétaire, Jérémy Clapin ne pouvait nous offrir une oeuvre plus riche et marquante que J’ai perdu mon corps. Véritable film métaphorique à la portée universelle, il est est avant tout touchant quand il aborde les émotions les plus complexes avec une étonnante sincérité. Accompagné d’une bande-originale enivrante aux sonorités électroniques, le film se pare d’une animation et de cadres léchés rendant l’oeuvre aussi belle que profonde.

Sincère et magistral dans son exécution : J’ai perdu mon corps réussi avec brio son coup de poker et prouve une nouvelle fois que la créativité cinématographique se trouve du côté de l’animation.


Nos séances de Mai

0

Au mois de mai, nous avons été bien occupés avec le Festival de Cannes. En contrepartie, ça aurait été un mois riche en séances et en découverte ou nous avons préparés nos cartouches de recommandations pour les années à venir. Plus que jamais,nous sommes armés à vous dire ce qui était bon et ce qui l’était moins en salles et en VOD en mai 2019 ; alors suivez nous !

Les notes sont données par le rédacteur ou la rédactrice qui a écrit la review. Les films sont classés du moins bien noté au mieux noté.


Cœurs Ennemis

Coeurs Ennemis est un film comme on ne devrait plus en faire. C’est un mélodrame ridicule sans inspiration ni originalité. Il condense deux films en un seul et réussit l’exploit de les rater les deux. D’abord une romance éculée, vue et revue, nourrie de sentiments fades et de performances stéréotypés, ensuite un film d’espionnage tout aussi cliché et d’autant plus nanardesque. Nous rappelant les pires années du cinéma Hollywoodien, il n’y a rien de bon à tirer de ce navet.

Note : 2/10 – Noté par Baptiste


Hellboy

A première vue, le projet de Neil Marshall s’avérait d’une étrangeté à toutes épreuves. Passant derrière les deux petites pépites de Del Toro, ce Hellboy 2019 avait pour objectif de dépoussiérer le mythe sans pour autant le dénaturer. Cependant, c’était sans compter sur le rendu final de cette nouvelle adaptation des comics : des effets spéciaux à la ramasse, un scénario infernal et pour couronner le tout, un personnage principal totalement dénaturé, à l’image du héros cliché contemporain. Ainsi, en échouant dans son principal objectif, Hellboy, version Neil Marshall n’est rien de plus qu’un énième produit d’usine dont la qualité n’a d’égal que sa futilité.

Note : 3/10 – Noté par Lucas


Le Jeune Ahmed

Le nouveau film des frères Dardenne, récompensé par le prix de la réalisation au festival de Cannes, est très loin d’atteindre le niveau des honneurs qui lui sont faits. S’attaquant à un sujet incroyablement délicat presque impossible à traiter avec justesse, le film prend tant de précautions qu’il finit par ne plus rien dire, ou alors l’inverse du message souhaité, dans des dangereuses dérives politiques. Mal joué et filmé avec un naturalisme facile et peu inspiré, il n’y a pas grand chose à sauver dans ce film supposément social paresseux et convenu.

Note : 5/10 – Noté par Baptiste


Godzilla II – Roi des Monstres

Cinq ans plus tôt, le lézard le plus titanesque du cinéma faisait son retour sur nos écrans, démolissant tout ses concurrent au box-office. Ainsi, ce troisième volet du monstervers de Warner (après Kong : Skull Island) nous promettait un spectacle hors du commun avec des visuels à couper le souffle. Mais finalement, c’est bien la seule chose à retenir de ce projet mené par Michael Dougherty, car si il est évident que l’action est nettement plus impressionnante dans celui-ci, il est également indéniable que le film endosse un scénario brouillon, voir ridicule. Finalement, ce Godzilla II tient malheureusement toutes ses promesses : plus spectaculaire, mais beaucoup moins inspirant.

Note : 5/10 – Noté par Lucas


The Dead Don’t Die

Lire la critique complète

Note : 5,5/10 – Noté par Baptiste


Sibyl

Véritable star du moment : Virginie Efira collabore avec Justine Triet pour la deuxième fois après Victoria. Sur la papier Sibyl avait tout pour plaire : du casting exemplaire au scénario intriguant. C’est dans l’exécution que la déception frappe, finalement très anecdotique et creux : les personnages semblent tourner en rond et le film se perd dans des intrigues futiles et secondaires sans jamais emporter le spectateur avec lui.

Note : 6/10 – Noté par Quentin


Aladin

Lire la critique complète

Note : 6/10 – Noté par Lucas


Duelles

Duelles est un film français racontant une animosité naissante entre deux femmes dans une banlieue pavillonnaire américaine des 50’s et, malgré sa différence avec ce qu’on voit habituellement dans le cinéma français, il ne convainc qu’à moitié. Se revendiquant de Hitchcock, le film met la barre trop haut et n’est pas au niveau avec son montage mou, son intrigue qui se désamorce en permanence et ses performances trop inégales. S’il n’est pas dénué d’intérêt, le film n’atteint pas le niveau de son maître.

Note : 6/10 – Noté par Baptiste


John Wick Parabellum

S’annonçant comme le dernier volet d’une trilogie portée par l’indétrônable Keanu Reeves, John Wick Parabellum avait cependant la lourde tâche de faire mieux que ses prédécesseurs. Pourtant, c’est bien avec brio que Chad Stahelski nous emporte une nouvelle fois dans une chasse à l’homme endiablée où les faux pas n’ont pas leur place. Même si l’omniprésence d’action pourra en laisser plus d’un sur la touche, ce troisième volet parvient à surprendre, tant dans sa composition que dans son esthétisme. On en redemande !

Note : 7/10 – Noté par Lucas


Pokémon Detective Pikachu

Un univers qu’on ne présente plus avec une aventure au schéma des plus classiques. Si l’adaptation ciné du jeu vidéo ne sort pas de l’ordinaire dans sa narration, il serait dommage de passer à côté. Une ingéniosité dans la présentation d’un monde merveilleux qui rattrape la prestation des acteurs pour le moins passable, excepté Ryan Reynolds qui double Pikachu. Entre hommage aux films noirs, humour ravageur et création 3D séduisante, le film réussit le pari du blockbuster familial, sans tomber dans le fan service à outrance.

Note : 7/10 – Noté par Azucena


Séduis-moi si tu peux ! 

Croiser un film politique et une comédie romantique n’était pas un choix évident. Choisir comme couple Charlize Theron et Seth Rogen encore moins. Et pourtant, l’audace se trouve aussi dans l’écriture. Avec un humour ravageur (et ravagé), le long-métrage dépeint un portrait sarcastique de la politique et de la crise des médias sans oublier de soigner les relations entre ses personnages. Sans tomber dans les clichés malgré une trame assez codifiée. Une agréable surprise.

Note : 7,5/10 – Noté par Azucena


Booksmart

Deux lycéennes la tête coincée dans leurs bouquins découvrent qu’il est possible de réussir ses études tout en s’amusant. Elles décident donc de rejoindre la dernière soirée de l’année avant leur remise de diplôme. Si les similitudes avec Supergrave sont évidentes, cette comédie indépendante, première réalisation d’Olivia Wilde connue pour son rôle de Numéro 13 dans Dr House (entre-autres) est une oeuvre parfaitement modernisée. Pop, drôle et consciente à l’image de ses deux héroïnes, l’aventure d’une nuit retrouve les thématiques classiques du teen movie, tout en proposant une mise en scène délurée. À voir !

Note : 7,5/10 Noté par Azucena


Rocketman

Si les films musicaux reviennent sur le devant de la scène depuis le succès de La La Land, les comédies musicales reprenant le concept de « music hall’ à proprement parler ont toujours eu plus de mal à s’imposer auprès du grand public (et ce malgré le succès surprise de The Greatest Showman l’année dernière). Alors quand un blockbuster de la qualité et de la créativité de Rocketman arrive jusque dans nos salles, on ne peut qu’encourager une démarche si noble, aussi bien dans sa forme que dans son fond, portée par des prestations exceptionnelles et des acteurs en grande forme.

Note : 8/10 – Noté par Quentin


Douleur et Gloire

Lire la critique complète

Note : 8/10 – Noté par Baptiste


Le Visionnage du Mois

Dans cette rubrique, les rédacteurs et rédactrices ont l’opportunité de revenir sur un film qui n’est pas une sortie récente mais qu’ils ont visionné ce mois-ci, qui leur a plu ou les a intéressé, et qu’ils souhaitent recommander.

Toute l’Histoire de mes Échecs Sexuels

A Complete Story of my Sexual Failures c’est là où les documentaires vont pour mourir. Chris Waitt, cinéaste indépendant entreprend d’interviewer ses exs pour savoir ce qui cloche chez lui. Entre harcèlement, agressions, manque de professionnalisme, errance et indécence, ce film est autant un documentaire sur les relations toxiques et les gens qui les font que sur comment ne PAS faire un documentaire… et pourtant c’est excellent. Une formule mystérieuse, un film unique à prendre avec des pincettes tout de même. – Recommandé par Baptiste


Annecy 2019 : Critique de L’extraordinaire voyage de Marona

0

D‘après les dires, on se repasse le film de sa vie au moment de mourir. Mais à quoi peut bien ressembler celui d’une jeune chienne, tout juste percutée par une voiture, alors que sa jeune maîtresse accourt auprès d’elle ? C’est le point de départ de L’extraordinaire voyage de Marona, sixième film de la réalisatrice roumaine Anca Damian, présenté en compétition officielle à Annecy.

Si le postulat de cette production franco-belgo-roumaine laisse clairement apercevoir le drame vers lequel se dirige Marona, personnage principale mi-dogue argentin mi-batarde, c’est une aventure délicate que propose le long-métrage. Et qui a déjà bien ému les spectateurs du festival.

Si l’on devait définir L’extraordinaire voyage de Marona en un mot, ce serait « poétique ». La narration se faufile entre lignes de dialogues émouvantes et créativité dans l’utilisation de son médium. Du point de vue de la petite créature à quatre pattes, doublée avec justesse par Lizzie Brocheré, tout un monde à la fois dur et fantasque prend vie sous nos yeux ébahis. Le texte, principalement composé de réflexions en aparté de Marona, amorce un poème doux-amer sur l’existence, ses instants de bonheur brefs mais précieux, sa souffrance parfois brutale et ses longs moments d’attente d’une nouvelle lueur. Une profondeur métaphysique pourtant accessible aux plus jeunes, bien qu’émotionnement chargée.

En outre, le film utilise l’originalité du point de vue de son personnage principal jusqu’au bout, faisant passer les émotions non seulement dans ses visuels, mais également dans les descriptions des odeurs, des ressentis instinctifs. Un voyage sensoriel ponctué par des actes narratifs biens distincts, le rapprochant du conte (Le titre anglais étant par ailleurs Marona’s fantastic tale). L’intrigue en elle-même, si elle suit une trame classique donc, est contrasté par la beauté de l’écriture et du parti pris global du film autour de la poésie et de la quête d’identité.

Il est, une fois n’est pas coutume, bien difficile de décrire visuellement l’animation du long-métrage. Le film foisonne de styles et de techniques, une particularité visuelle déjà vu dans le travail de Anca Damian notamment avec le documentaire en animation Le voyage de monsieur Crulic, vainqueur du Cristal au festival d’Annecy en 2011. Il s’agit dans L’extraordinaire voyage de Marona, d’un enchaînement de tableaux lyriques et presques surréalistes.  Un exercice de style dont la liberté sert le récit : des rayures d’un pull qui suivent un personnage telles des tentacules, aux cheveux qui noient l’écran pour un autre ; leurs designs reflètent en eux-même le caractère et les émotions de chacun. Alors que de l’autre côté les décors eux, interragissent avec Marona. Une force d’utilisation du médium qui fait aussi la richesse du long-métrage.

L’extraordinaire voyage de Marona est un film multiple. Multiple dans son style d’animation, multiple dans les émotions qu’il transmet, multiple comme les maîtres de Marona et donc ses vies. S’il n’est pas exempt de longueurs, il demeure une belle aventure lyrique et profonde. Accessible dans ses thématiques, il est une porte d’entrée dans une animation moins grand public, plus abstraite, sans perdre le spectateur pour autant. 


Annecy 2019 : Critique de La Fameuse Invasion des ours en Sicile

0

Célèbre illustrateur de bandes-dessinées italien, Lorenzo Mattotti revient une deuxième fois présenter un long-métrage en compétition officielle à Annecy après Peur(s) du noir en 2008. Avec La fameuse invasion des ours en Sicile, il s’attaque à un classique de la littérature pour enfant transalpine. Une adapation également présentée à Cannes dans la sélection Un certain regard. De quoi s’intéresser de plus près à cette production aux grandes apsirations.

Tout commence en Sicile, le jour où Tonio, le fils de Léonce, roi des ours, est enlevé par des chasseurs… Profitant de la rigueur d’un hiver qui menace son peuple de famine, le roi Léonce décide de partir à la recherche de Tonio et d’envahir la plaine où habitent les hommes. Avec l’aide de son armée et d’un magicien, il finit par retrouver Tonio et prend la tête du pays. Mais il comprendra vite que le peuple des ours n’est peut-être pas fait pour vivre au pays des hommes…

Des montagnes exagéréments pentues, des personnages hauts en couleurs que ce soit dans le dessin ou dans leur caractère. Il n’y a pas de doute, La fameuse invasion des ours en Sicile sait planter un décor propice à l’émerveillement. Si le style de l’animation s’essaie à la 3D, elle reste suprenamment proche de l’illustration papier, dans ses formes douces et efficaces. Accompagnée d’une mise en scène rythmée et burlesque, elle montre tout le talent d’auteur de Mattotti pour l’image et ce qu’elle doit signifier en un coup d’oeil.

Si les visuels restent pour l’essentiel séduisants, créant un monde singulier ; et bien que le doublage demeure de grande qualité – avec notamment au casting de la VF l’actrice Leila Bekhti ou l’écrivain Jean-Claude Carrière – le fond comporte ses déséquilibres. L’axe narratif remplissant les codes de construction traditionnelle forme un conte moderne, amusant et lyrique qui n’oublie pas l’aventure dans sa première partie. Soit quelque chose de vu certes, mais qui rappelons-le est destiné à créer des héros accessibles aux plus jeunes sans bâcler les enjeux de son histoire. Cette partie-ci, qui ne fait en outre que la moitié du long-métrage, est l’adaptation « pure » de l’oeuvre de Dino Buzzati. Dans le sens où le scénario suit son modèle à la lettre. Ce qui aurait pu constituer l’ensemble du long-métrage lorsque l’on découvre malheureusement la seconde partie.

En effet, le propos de ce qui a été ajouté, proposant une relecture du conte est étrangement plus discutable. Alors que rappelons-le, le film date de 2019 et le roman de 1945. Ici, se voulant sempiternelle fable sur la difficile cohésion culture / nature  avec la cohabitation humains / ours entre-autres, la conclusion apportée interroge. Tendant au repli sur soi plutôt qu’à la cohésion sociale malgré les différences, à la morale religieuse plus qu’à la philosophie, le problème est de savoir s’il s’agit d’une maladresse ou d’une volonté scénaristique. Dans les deux cas, demeure un goût d’amertume déplaisant après visionnage.

Si La fameuse invasion des ours en Sicile s’est vue ouvrir les portes des plus grands festivals, c’est une oeuvre inégale qui au final, insatisfait. Le travail visuel d’exception  par un auteur aguerri est contrasté par des innovations scénaristiques, qui brisent le propos du livre. Et dérangent, même. Et dans un film adressé aux plus jeunes, c’est d’autant plus désagréable. 


Critique de Aladdin, comme une impression de déjà-vu

0

Nous sommes le 27 novembre 1996. Deux ans auparavant, les studios Disney intensifiaient une nouvelle fois leur domination sur le monde de l’animation avec Le Roi Lion, chef d’œuvre intemporel, se classant aujourd’hui à la troisième place des films d’animations les plus fructueux pour Disney (derrière La Reine des Neiges et Zootopie). Pourtant, ce succès ne suffisant pas au géant de l’industrie cinématographique, une idée germa dans l’esprit des producteurs : se servir du succès de leurs films d’animations pour produire des films en prises de vues réelles (live-action). Ainsi, cette révolution débutera en 1996 avec l’adaptation des 101 Dalmatiens par Stephen Herek, pour perdurer dans le temps jusqu’à devenir une véritable mine d’or pour la compagnie aux grandes oreilles, comptant désormais 11 remakes en prises de vues réelles à son actif. Mais 23 ans après la première adaptation en live-action de nombreuses critiques ont vu le jour, notamment sur le fait que ces adaptations restaient futiles et sans intérêt, jouant simplement sur la nostalgie de son public pour atteindre une certaine rentabilité.

C’est donc avec un certain recul et une évidente appréhension que le public voyait arriver dans les salles la version live-action d’une des œuvres les plus orientales de Disney : Aladdin. Pourtant, avec Guy Ritchie aux commandes et un come-back inattendu de Will Smith sous les traits du fameux génie, ce Aladdin version 2019 avait de quoi titiller la curiosité d’un grand nombre d’entre nous.

Quand un charmant garçon des rues du nom d’Aladdin cherche à conquérir le cœur de la belle, énigmatique et fougueuse princesse Jasmine, il fait appel au tout puissant Génie, le seul qui puisse lui permettre de réaliser trois vœux, dont celui de devenir le prince Ali pour mieux accéder au palais …

Faites place au Prince Ali(wood)

Moderniser sans dénaturer, voilà le principal objectif d’un réalisateur lorsque celui-ci s’emploie à adapter un classique dont la renommée n’a d’égal que sa qualité. Ainsi, adapter Aladdin était un défi de taille, mais évidemment réalisable, surtout lorsque Guy Ritchie a été annoncé pour le relever. Cependant, si le long-métrage vient à se démarquer de l’original, ce n’est clairement pas par son scénario, mais bien par sa modernité à toutes épreuves. Tout en restant fidèle aux matériaux de base, Ritchie souhaitait donner un second souffle à une œuvre dont le charme résultait d’une folie créatrice en terme d’animation, mais aussi d’un côté cartoon totalement assumé. C’est donc avec un certain ravissement que nous prenons plaisir à retrouver les thèmes musicaux d‘Alan Menken, dont les sonorités restent fidèles aux partitions originales tout en adoptant un air plus moderne en accord avec le renouvellement promis lors de l’annonce de cette nouvelle adaptation.

Néanmoins, cette modernité possède également ses limites, notamment sur l’absence d’un humour cartoonesque qui est tout simplement mis de côté, comme le montre parfaitement le traitement des personnages du petit singe Abu et du sournois perroquet Lago, tout deux relégués au rang de simples figurants. Ce manque d’ambition créative est également présent chez le reste des personnages, passant d’un Jafar insipide à un Aladdin tout juste convaincant. Finalement, c’est bien le personnage de la princesse Jasmine, interprété par la toujours très juste Naomi Scott, qui vient voler la vedette à tout ce petit monde. En effet, cette adaptation d‘Aladdin se veut être plus féministe que son prédécesseur, donnant ainsi une place centrale au personnage de la princesse bien souvent reléguée au rang de simple outil scénaristique. Guy Ritchie, de par ce choix audacieux mais finalement très judicieux, inclut ainsi des problématiques de son temps tout en restant fidèle au récit fondateur. Mais finalement, malgré une touche de modernité omniprésente, le film reste toujours à des années lumières de la féerie et de l’émotion que pouvait procurer le film d’animation à sa sortie. Cela s’explique notamment par des effets spéciaux grotesques et sans saveurs : ironique, quand on sait que le live-action était censé donner une nouvelle touche de réalisme à l’œuvre originale …

Une adaptation (trop) fidèle

Si l’on doit retenir ne serait-ce qu’une chose de ce Aladdin, c’est bien son amour et sa fidélité pour l’œuvre originale. Les plus sceptiques d’entre nous diront qu’il est normal qu’une adaptation soit fidèle à celui qui l’inspire.M en prenant un certain recul, nous ne pouvons que regretter cette paresse créatrice, surtout venant d’un amoureux de la mise en scène comme Guy Ritchie. Contrairement à ses précédentes création, la patte artistique du réalisateur est difficilement identifiable : restriction de la société de production ou simple renoncement du réalisateur, difficile à dire …

Pourtant, cette fidélité est quelques fois utile au long-métrage, notamment sur l’environnement mise en place par Ritchie. Fortement inspiré de Bolywood, le film est constamment bercé par un florilège de couleurs et de paillettes (notamment durant les scènes musicales particulièrement réussies), qui permettent de donner un souffle réaliste et féerique à la ville d’Agrabah.

S’inspirant de toutes les réussites de l’animé, le film est également convaincant durant les scènes où Will Smith, impeccable en génie, nous montre l’étendue de ses qualités de showman. Mais malgré toute sa bonne volonté, celui-ci ne parvient pas à faire sortir le film d’une certaine dépendance de l’œuvre originale, comme si la nostalgie avait finalement enterré toute tentative de création.

Loin d’être un désastre, cette nouvelle version d’Aladdin reste tout de même sans grand intérêt. En conservant tout les aspects à l’origine du succès du film d’animation, Ritchie choisit la sécurité, oubliant ainsi son statut de réalisateur à la patte artistique originale qui donnait une véritable personnalité à chacun de ses films. Finalement, cet Aladdin version 2019 est loin de faire oublier l’œuvre originale et n’est rien de plus que le symbole d’une industrie qui peine à se renouveller, tant l’atout marketing d’une nostalgie grandissante n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui.


Cannes 2019 : Critique de Vivarium

0

Co-production belgo-irlandaise, Vivarium est une expérience déroutante et profonde offerte par le réalisateur Lorcan Finnegan, pour la première fois sélectionné à la Semaine de la Critique. Bénéficiant d’une visibilité modeste, le film présente pourtant un volet intéressant du genre, reprenant ses sources classique qui reposent sur l’atmosphère et la mise en scène.

Sous un ciel aux nuages identiques tout droit sortis d’une oeuvre de Magritte repose un quartier idyllique de banlieue américaine. Malgré la couleur verdâtre des maisons et l’absence de voisinage apparent, voici le cadre d’un départ d’une nouvelle vie commune pour le jeune couple que constituent Gemma et Tom. Une situation surréaliste, à l’image du décor, les amène à visiter l’une des demeures puis rester seuls, coincés dans cette parodie à grande échelle de la vie moyenne de l’homo sapiens occidental, après que l’agent immobilier tout aussi inquiétant, a pris la poudre d’escampette. Et ça, ce n’est que le début d’une escalade dans la terreur que constitue Vivarium.

À prendre comme un épisode de la quatrième dimension, de l’aveu même de Charles Tesson, délégué général de la semaine de la critique lors de la présentation du film. Cette oeuvre sans équivalent constitue un pan à part en tiers de la présentation cannoise. Parfaitement ancrée dans le genre, elle repose sur quelque chose de simple, de part son postulat (le titre n’est évidemment pas un hasard et le spectateur le comprend très vite) mais également par sa démarche. En montrer le moins possible, laissant le spectateur face à lui-même et la perversité de son imagination, tout en voyant la situation se dégrader inéluctablement sous ses yeux. C’est donc une terreur lente, insinueuse que propose le cinéaste irlandais, qui n’entre jamais totalement dans l’horreur pure mais va bien au-delà du thriller. Tel Paranormal Activity, il ne se passe en soi pas grand chose d’époustouflant mais c’est ce qui donne une substance organique, étouffante et cynique à l’œuvre. Une maîtrise magistrale.

Outre ces aspects déjà bien séduisants, Vivarium offre un regard sur la déliquescence d’un couple enfermé dans un quotidien qui les dépassent, comme pris au piège (littéralement) et cherchant chacun des moyens de fuite. Quitte à se séparer le plus possible, au lieu de se soutenir. Si ce n’est pas l’essentiel du long-métrage, qui par la création de l’atmosphère est une démonstration de style, il y a quand même un regard fataliste porté à la prétendue vie qui se trouve dans la routine et l’absence d’opportunités. Ce qui conduit à une absence de but et à une errance plus qu’à une vraie vie. Il est là aussi, le vivarium. Dans ce cadre mais aussi dans l’angoisse, le film peut compter sur ses deux acteurs phares : Imogen Poots et Jesse Eisenberg. Une performance qui gagne à être soulignée par sa justesse et son empathie efficace. On ne sait presque rien de la vie de nos protagonistes avant l’événement, mais en quelques lignes de dialogues et deux regards, une véritable complicité s’installe et l’on se prend d’affection pour ces inconnus, qui le resteront jusqu’au bout finalement. La réalisation de son côté, est en soi assez classique, mais trouve des moments de grâce via la mise en scène expressive et l’utilisation riche de ses décors uniques. Si la photographie, très appréciable elle aussi, est le plus souvent employée pour mettre en valeur l’image, Vivarium marque aussi la mémoire par son environnement déroutant de mimétisme malsain. Une parodie comme un énième cynisme jeté au visage des protagonistes et par là même, au spectateur.

Vivarium est un long-métrage à part entière au cœur même du genre. Comme évoluant dans une oeuvre surréaliste se raccrochant au réel pour mieux le détourner, le film crée un décalage incessant entre ce qui semble familier et la détresse de l’absence de vie. Tout en demeurant très accessible malgré tout et parlant aux amateurs de l’étrange. Il reste un sentiment profond et douloureux en fin de projection, mais réellement satisfaisant par un parti pris qui va au bout du récit. Sans jamais trop en dévoiler ou avoir peur de son propos.


Nos derniers articles

Rejoignez nous !