CET ARTICLE EST GARANTI 100% SANS SPOILER !

Depuis une dizaine d’années, le modèle de production et de consommation des séries s’est grandement modifié et on pourrait même dire, amélioré, vers des formats plus courts avec parfois plus de budget, mais dans tous les cas plus individualisés. C’est une véritable révolution de l’industrie qui a donné lieu à un âge d’or des séries que nous connaissons aujourd’hui.

Des centaines de créations sont en cours de diffusion, avec des saisons raccourcies atteignant une qualité jamais vu. Adieu les soap opéra de 25 épisodes dont seule une poignée avait un réel intérêt pour l’intrigue : les autres n’étant que d’interminables épisodes « bouche trou » qui n’avaient de commun que les personnages principaux et leur schéma prévisibles et redondant (ah, on me dit dans l’oreillette que Les Feux de l’Amour et Grey’s Anatomy sont toujours diffusés…)

Pour les amateurs de qualité cependant, pas d’inquiétude : malgré le renouvellement presque automatique des séries en plusieurs saisons, le nombre moyen de ces dernières a aussi été réduit. Il n’y en a souvent que trois ou cinq. Pourtant, si cette ère de la qualité primant sur la quantité a permis d’éviter bien des naufrages, tout n’a pas été résolu et personne n’est à l’abri d’une dérive scénaristique fâcheuse ; comme d’une saison de trop, voire même, de prolonger une série qui aurait mérité qu’on la laisse se conclure une bonne fois pour toute dès la première saison.

Il n’est pas rare qu’une série soit renouvelée pour ne serait-ce qu’une deuxième saison et que ce soit un désastre. Il aurait donc fallu qu’elle garde un format de mini-série à saison unique. Plusieurs raisons à cela, que l’on pourrait diviser en trois catégories (selon une étude très sérieuse d’Erreur42.fr publiée ici même) : la première est que la saison 1 était si excellente que les espoirs portés par la suite ont été déçus (à plus ou moins juste titre). La deuxième est que la première saison se suffisait à elle-même, la fin concluant convenablement l’histoire. La troisième, et la plus commune malheureusement : l’égarement total des scénaristes qui détruit la satisfaction que l’on avait éprouvée en découvrant ladite série. Aujourd’hui, il est temps d’observer la première catégorie avec un cas d’école: True Detective

Piqûre de rappel pour les quelques malheureux qui auraient manqué la série (enfin la saison 1, sinon elle ne serait pas dans cet article, évidemment) : True Detective est une série d’anthologie, chaque saison narrant une enquête différente avec son lot de philosophie et de personnages complexes et torturés. C’est une relecture de la série de flics hebdomadaire, intéressante sur le papier, aussi brillante que décevante dans les faits. La première saison, portée par Matthew McConaughey et Woody Harrelson a été un succès monstrueux. Encensée par des critiques dithyrambiques, vénérée par le public, elle est devenue instantanément culte. On y suivait l’enquête de deux inspecteurs en Louisiane en 1995, portant sur le meurtre d’une jeune femme dont le cadavre a été retrouvé affublé de cornes de cerfs et le corps recouvert de dessins sataniques. Presque vingt ans plus tard et alors qu’ils ont tous deux quittés la police, d’autres inspecteurs les contactent après un meurtre similaire.

La deuxième saison en revanche a été critiquée, souffrant de la comparaison avec la première. Cette fois-ci, en route pour la ville fictive de Vinci près de Los Angeles, où le meurtre d’un notable local va laisser place à une intrigue beaucoup plus complexe mêlant corruption et cartel. Le casting, composé principalement de Colin Farrell, Rachel McAdams et Taylor Kitsch, n’aura pas suffi à convaincre le grand public qui va bouder rapidement la diffusion, une véritable catastrophe en termes d’audiences pour la chaîne HBO.


En l’état, rien ne laissait présager un tel naufrage : la confiance de la presse et du public justifiée par une production de qualité, le créateur de la série à l’écriture de la seconde saison (ce qui indiquait une maîtrise du matériau), HBO (faut-il vraiment justifier ce point ?)… True Detective avait été une telle surprise, un tel ovni dans le monde de la télévision, que dès la diffusion de la première saison on a réclamé une suite. Rien de moins étonnant. On note le soin apporté aux personnages, notamment le plus marquant, celui de Rust Cohle. Ce policier en perdition, junkie notoire aux réflexions métaphysiques profondes apparaissait sous les traits émaciés de McConaughey (qui se remettait tout juste du tournage de Dallas Buyers Club). A ses côtés, Martin Hart (Woody Harrelson) à la vie somme toute banale, peut- être trop. Sa routine métro, boulot, maîtresse, dodo de quinqua américain moyen, laissait présager quelque chose de plus tragique. Le décor aussi : La Louisiane et ses bayous si particulier, la lourdeur de l’air. L’écriture et les dialogues ciselés, tout comme l’intrigue, jouant sur plusieurs temporalités. En bref, il y aurait de quoi chanter encore longtemps les louange de cette saison.

Et c’est malheureusement là que réside tout le problème. Avec une production de cette qualité, difficile de rivaliser. Même pour son propre auteur : la création lui échappe et il est quasiment impossible de reproduire l’exploit. Produire une série de qualité, c’est déjà rare. De CETTE qualité, c’est prodigieux. Alors le faire une seconde fois… Ce n’est pas impossible mais beaucoup de facteurs ne relevant pas de l’œuvre elle-même entrent en jeu : en particulier l’attente (du public). Après avoir vu une saison si estimée, on va naturellement attendre de la prochaine qu’elle soit aussi bonne, si ce n’est plus. C’est logique, mais c’est à double tranchant : si c’est le cas, on sera tout au plus satisfait. Sinon, on sera forcément déçu. Que la saison soit bonne en soi ou non, elle souffrira nécessairement de la comparaison : ce fut le cas pour True Detective.

Avec le recul, il est possible de constater que la saison 2 n’était pas mauvaise voir même très correcte en réalité. Elle est tout à fait regardable, mais oubliable dans le flot des séries policières vues et revues. De plus, elle pèche par son manque d’originalité et sa transparence. Un comble ! Elle reprend les codes habituels du genre : enquête classique au milieu des bas fond des grandes villes américaines, entre prostituées et jeux d’argent, le tout orchestré par des politiciens véreux et des flics ripoux. Tout cela ne correspond pas à la profondeur des personnages de la saison 1 ; qui n’innovent pas non plus à l’origine, mais dont l’évolution et les divagations spirituels font prendre un tournant surprenant Bien qu’encore une fois, si elle n’avait pas été estampillée True Detective, elle aurait eu sa place sur le petit écran. On peut enchaîner les actes d’un polar bien articulé, se satisfaire du dénouement. Puis passer à autre chose. Mais ça, ce n’était pas l’essence de True Detective. Ou du moins ce que le public pensait après la première investigation.

C’est pourquoi dans ce premier cas de figure, une seule saison aurait suffit. Non pas que la saison suivante ne méritaient pas d’exister en tant que telle, mais étant intrinsèquement liée à la saison d’origine et ne pouvant vivre en tant qu’œuvre à part entière, elle fut condamné, au mieux, à décevoir, au pire, à détourner le public de la série. Le cas de True Detective est tout de même à modérer. Tout n’est pas perdu car qui dit anthologie dit nouvelle intrigue, et la saison 3 a été commandé en septembre dernier par HBO toujours avec Nic Pizzolatto à l’écriture (comme les deux saisons précédentes) assisté de Jeremy Saulnier (Green Room). Ce qui ne présage pour l’instant rien de trop mauvais. Restons optimistes.