Cinephilo : Into The Wild, film majeur ?

Il y a certains films qui sont plus que des films. Si vous êtes cinéphile, vous avez très certainement un film (ou plusieurs) qui vous a marqué au-delà du simple fait qu’il soit excellent. Non, ce film-là vous a bouleversé en tant qu’être humain. En effet, vous n’êtes plus le ou la même après l’avoir vu. Chacun a le sien, mais il est vrai que certains films se retrouvent souvent dans la liste des œuvres qui ont changé votre vie.

On retrouve régulièrement Forrest Gump, Requiem for a Dream, Fight Club, Matrix… Quel est le point commun de toutes ces œuvres ? Il semblerait que cela soit le message. En effet chacun de ces films vient toucher votre inconscient et éveille de nouveaux intérêts, une nouvelle conscience. Forrest Gump vous inspire pour la bonté dont peut faire preuve l’être humain. Requiem for a Dream vous fait réaliser les vrais dangers des addictions. Fight Club est sûrement le film qui a éveillé l’ado rebelle et antisystème qui sommeillait en vous. Matrix vous a fait questionner votre réalité et douter de votre libre-arbitre.

Alors, où se situe Into The Wild dans cet océan d’œuvres très diverses ? Il faut savoir tout d’abord que ce film est une sorte d’OVNI. Réalisé par Sean Penn en 2008, le film raconte l’histoire vraie de Christopher McCandless, un jeune américain qui décide de partir traverser le pays en solitaire. Le cœur du film se trouvant dans les paysages, le tournage s’est écoulé sur presque un an, afin de pouvoir tourner dans certains endroits à différentes saisons et ainsi éviter tout artifice en post-production. Si vous en avez l’occasion, regardez le making-of du film : il est édifiant.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons qu’Into The Wild ne possède aucune star à son casting. Emile Hirsch et Kristen Stewart sont peu connus du grand public (du moins au moment de la sortie du film) et les seconds rôles sont partagés par des amateurs (Brian H. Dierker) et des anciens acteurs en fin de carrière (Hal Holbrook). Rappelons aussi que Sean Penn a réalisé un travail phénoménal de mise-en-scène, ne se contentant jamais du plan facile. Chaque décision de réalisation appuie le propos de l’histoire que nous nous apprêtons à analyser.

Nature et philosophie

Dans une œuvre qui se veut profonde ou « méta », il est impératif qu’elle contienne ça et là quelques références bien senties. C’est le cas d’Into The Wild.

Notre personnage principal, Christopher McCandless, est un grand admirateur de plusieurs auteurs importants. Parmi eux Nabokov, Tolstoï, Thoreau, London… Bref, un fin mélange entre anti-conformisme et naturalisme. Celui qui réunit le mieux ces thèmes dans son œuvre est probablement Henry David Thoreau. Dans Walden ou la vie dans les bois, il raconte sa vie en autonomie dans la forêt pendant plusieurs années. Entre l’essai philosophique, le carnet de voyage et le guide pratique du survivaliste, Walden est la quintessence de l’idéologie que porte Into The Wild et son protagoniste. Il aborde des thèmes tels que le rejet du consumérisme, la reconnexion avec la nature, les plaisirs de la solitude…

Ajoutons à cela La désobéissance civile, et on comprend que Thoreau est le père spirituel de McCandless, cet adolescent rebelle et anti-système. Le film est aussi une ode aux beautés naturelles des Etats-Unis, entre déserts, forêts, montagnes et villes immenses. Un pays parfait pour illustrer la philosophie du héros, contrasté entre ses richesses naturelles et économiques.

On sent également en McCandless une volonté de se trouver lui-même. Et c’est pour cela qu’il décide de se délester de tout, pour n’être plus qu’avec ses pensées et la nature. Une démarche fondamentaliste, radicale. Ici, Christopher suit les préceptes de Kant, voulant vivre en adéquation totale avec ses aspirations et ses convictions.

« PLUTÔT QUE L’AMOUR, QUE L’ARGENT, QUE LA GLOIRE, DONNE-MOI LA VÉRITÉ » – Henry David Thoreau

Minimalisme et rejet du carriérisme

Il y a une citation du film qui résume assez bien la pensée de Christopher McCandless : « Je pense que les carrières sont une invention du 20ème siècle, et je n’en veux pas. »

Prononcée par notre protagoniste lui-même, cette phrase nous montre bien le rejet de Chris pour le conformisme que la société veut lui imposer. En fait, McCandless est coincé entre deux mondes. Il rejette les standards de son époque (l’histoire prend place au début des années 90), mais est amoureux des idées de ses auteurs favoris, souvent issus du siècle précédent. En effet, dans une période où le confort matériel apporté par le capitalisme n’est pas encore présent, il semblait plus simple de se recentrer sur les « vraies » choses, celles qui comptent. Du minimalisme avant l’heure.

McCandless, au-delà de son amour pour la nature, est aussi caractérisé par son dégoût des possessions. L’une des scènes clés qui nous révèle cet aspect de sa personnalité se trouve dès le début du film. Chris vient d’obtenir son diplôme de fin d’études, et ses parents veulent le récompenser en lui offrant une nouvelle voiture. Alors que l’on s’attend à ce que le jeune homme saute de joie, il se braque. Pourquoi remplacer sa vieille voiture alors qu’elle marche encore très bien ? Pourquoi gâcher de l’argent là-dedans ? Pourquoi le seul moyen de le récompenser devrait encore passer par des possessions ?

On retrouve cette idéologie chez nos contemporains également. En effet, le minimalisme écrit ses lettres de noblesse ces derniers temps, en devenant de plus en plus « populaire ». Je vous conseille notamment le documentaire Minimalism réalisé par Matt D’Avella. Même une série sur le rangement telle que celle de Marie Kondo explore indirectement cette idée que nous possédons trop, à tel point que nous ne voyons plus ce qui est important.

C’est probablement ce qui est arrivé aux parents McCandless, puisque leur vie de famille est fondamentale dans l’histoire d’Into The Wild.

Famille et pression toxique

Si Christopher McCandless a quitté son domicile familial, ce n’est pas seulement parce que ses auteurs favoris l’en ont convaincu. Ce n’est pas uniquement par amour du voyage. Chris fuyait un environnement familial extrêmement oppressant. Les parents de notre héros avaient de fréquentes disputes très violentes, et la seule parade du jeune Chris était de se serrer les coudes avec sa sœur. Il faut aussi préciser que Chris était issu d’un second mariage, ignorant pendant des années qu’il avait une autre famille.

Mais au-delà d’un couple peu stable, la famille McCandless avait imposé (peut-être inconsciemment) des standards très exigeants pour sa descendance. En effet, les parents de Chris étaient des ingénieurs très reconnus. Il a grandi sans jamais manquer de rien, et était brillant dans ses études. Mais ce qu’il a retenu, c’est deux adultes à la carrière prestigieuse vivant dans le conflit, la tristesse et la frustration malgré leur confort matériel. Une excellente illustration de ce que Thoreau reprochait déjà à ses semblables à son époque.

Il est donc raisonnable de penser que Chris a évolué avec une pression professionnelle, une exigence de faire au moins aussi bien que ses parents, surtout que ses résultats scolaires annonçaient le meilleur.

On comprend à présent beaucoup mieux la scène de la voiture. Chris et ses parents ont des valeurs opposées, ils ne réfléchissent pas par la même logique. Le dialogue devient impossible et le départ inévitable.

Cependant la pensée de Chris ne fait pas l’unanimité. Certains le voient comme un bourgeois qui s’invente des problèmes au lieu de profiter de la route toute tracée pour lui. Chris était également connu pour son égocentrisme, acceptant très mal les critiques. C’est peut-être sa radicalité qui l’amènera aussi loin dans son périple solitaire. Une solitude qu’il finira d’ailleurs par regretter dans les derniers instants de son aventure, souhaitant renouer avec sa famille, enfin prêt à pardonner.

« Le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé ». Dans sa quête pour se découvrir lui-même, McCandless va ironiquement faire énormément de rencontres, marquant chacune des personnes qu’il a croisé sur sa route. Et c’est peut-être ici que la logique de Chris montre ses limites. Prétendant se débarrasser du superflu pour retourner aux choses importantes, il a fini par se débarrasser d’elles aussi. S’il n’a compris son erreur que trop tard, on peut néanmoins être inspiré par la détermination de ce jeune homme qui, à son jeune âge, avait certainement mieux compris les travers de son époque que la plupart des sociologues.

C’est ici que s’inscrit Into The Wild. C’est un film sur le retour à ce qui est fondamental, c’est-à-dire l’Humain. Beaucoup plus qu’une histoire sur la nature et le voyage, c’est surtout une aventure humaine qui respire le vrai, l’authentique. Un message terriblement important pour notre époque, mais aussi pour n’importe quel moment de l’Histoire. C’est probablement en cela qu’Into The Wild est un film majeur, n’ayant rien à envier à ses homologues cités en introduction.

En complément de cet article, je vous conseille fortement la lecture du livre qui a inspiré le film : Into The Wild de Jon Krakauer. Vous y découvrirez la vie de Christopher McCandless racontée par ceux qui l’ont connu. A noter que le film est resté très fidèle à l’histoire d’origine.

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