Dans Cinéphilo, nous avons parlé à plusieurs reprises de la carrière de réalisateurs en cherchant à déceler la sève de leurs œuvres. Nous avons également analysé Into The Wild, en expliquant ses influences et ses références. Mais nous n’avons jamais parlé de séries, quelle erreur ! Quel format audiovisuel permet le développement d’un propos sur le long-terme mieux que la série ?

Aujourd’hui, il est temps de parler de Your Lie In April, ou Shigatsu wa Kimi no Uso dans sa version originale. Adaptée du manga éponyme créé par Naoshi Arakawa, une série animée japonaise d’une seule et unique saison, contenant 22 épisodes au format classique de 25 minutes chacun.

Your Lie In April est une œuvre extrêmement appréciée, avec la réputation de faire pleurer quiconque la regarde. Une réputation à double tranchant donc. Autant peut-elle intriguer et donner envie de mettre à l’épreuve sa sensibilité, autant cela peut aussi fermer à l’émotion, de peur de tomber sur une énième œuvre basant tout son récit sur une fin qui sort les violons. Mais pas d’inquiétude, Your Lie In April est à la hauteur des attentes et sa qualité va bien au-delà de l’émotion qu’elle procure.

Arima Kosei est un véritable prodige du piano : enfant, il dominait tous ses rivaux en compétition et s’était déjà fait un nom dans le domaine musical. Mais, après la mort de sa mère, il sombre dans une forte dépression qui l’amène à être dégoûté de son propre instrument. Deux ans après le drame, continuant de considérer sa vie comme insipide, Arima se contente de vivre sa vie sans réel but… jusqu’à ce qu’il rencontre Miyazono Kaori, une jeune violoniste extravertie qui, elle aussi, semble exceller dans son art…

Musicien ou interprète ?

Au premier abord, Your Lie In April peut en rebuter plus d’un : une esthétique très colorée, des personnages enfantins, une pluie de bons sentiments, l’omniprésence de la musique classique… Mais ce serait une terrible erreur de juger un livre par sa couverture, car si la série nous plonge dans un monde d’enfants avec toute l’esthétique que cela implique, ses problématiques sont loin d’être simplistes ou immatures, bien au contraire. La série aborde le deuil, la création, l’amitié, la compétition et la passion.

Cela pourra en surprendre plus d’un, mais Your Lie In April pose une question semblable à celles d’Amadeus de Milos Forman. Qu’est-ce qu’un bon musicien ? Est-ce celui qui, dans une rigueur implacable, restitue parfaitement la partition devant ses yeux, comme Arima ? Ou est-ce celle qui, mettant son cœur dans le morceau, le réinvente pour y apposer sa patte personnelle, comme Kaori ? Le parallèle entre Arima et Salieri ou Kaori et Mozart prend alors bien plus de sens.

L’ensemble de l’animé est rythmé par des concours de musique classique, dont le jeune Arima est la bête de compétition. Suivant la partition au doigt et à l’œil, il en a même gagné le surnom de « métronome humain ». Un surnom qui n’a en réalité rien de flatteur, réduisant Arima a un statut de bras robotiques reproduisant une mélodie dépourvue d’âme. C’est pourtant comme cela que le jeune prodige a trouvé son petit succès, ravissant les jurys conservateurs.

De l’autre côté, Kaori incarne bien plus la notion d’interprète. Sans peur de briser les codes, de jouer avec le rythme ou les indications de la partition, la jeune violoniste irrite les jurys mais gagne systématiquement le cœur du public. Elle initie, dans le même temps, une réflexion sur la notion de talent. Ces deux opposés symbolisent deux visions de la musique : l’une comme une discipline à suivre, un ensemble de signes et de notes à respecter ; l’autre comme une invitation à la création, à l’éternelle réinterprétation. Your Lie In April nous montre avec beaucoup de justesse comment chaque « camp » envie l’autre. Comment Arima rêve de pouvoir se laisser aller à travers la musique ou comment ses rivaux rêvent d’être capables de suivre la partition avec autant de précision.


On comprend dès les premiers épisodes que la partition devant les yeux d’Arima n’est que le reflet de ses blocages internes, de ses démons avec lesquels il n’a pas su faire la paix.

L’enfer c’est les notes

Mais si Arima a cette discipline de fer face aux morceaux qu’il joue, ce n’est pas par pur plaisir, bien au contraire. Cette rigueur étouffante qui l’empêche d’entendre les sons de son piano, c’est celle qui lui a été imposée dès son plus jeune âge par sa mère. Une mère elle-même pianiste, dont les aspirations de grandeur et de succès infructueuses ont été reportées sur son fils. Un fils tétanisé par ses attentes, en constant besoin de reconnaissance par la seule figure parentale de sa vie. Il subit l’autorité écrasante de sa mère lors de leurs répétitions, puis donne tout son investissement lors des concours. Tant que sa mère est présente dans les gradins, Arima a une vraie raison de jouer du piano : c’est ce qui la rend heureuse, et le fait exister aux yeux des autres.

S’il peut alors nous sembler exagéré que le jeune garçon ne puisse plus entendre les notes de son piano lorsqu’il joue, la plongée dans son esprit que nous offre la série nous fait comprendre la toxicité de sa relation avec sa mère, comme dans le poignant passage sur le chat. La réaction d’Arima n’a alors plus rien de démesuré, mais bien quelque chose de fondamentalement humain.

Enfin Your Lie In April est un très bon récit sur la dépression et la guérison. Notre héros ne fait que se référer aux autres. Il idéalise leurs situations pour mieux se rabaisser. Là où il est incapable de jouer, Kaori éblouit son auditoire. Là où il n’arrive pas à s’exprimer, Watari l’impressionne par son franc-parler et son extraversion. Là où il ne sait pas transmettre son affection, Tsubaki fait preuve d’attentions envers ceux qu’elle aime. Arima souffre d’un terrible complexe d’infériorité mais ce que la série montre avec beaucoup de justesse ce sont les travers de tous ces gens dont il s’inspire. Leur humanité n’est jamais aussi réelle que dans leurs failles. Et alors qu’on pensait qu’Arima n’était qu’une ombre dans la vie des gens, on se rend compte avec lui qu’il est lui-même une inspiration pour beaucoup, un modèle de persévérance et de rigueur. Arima, au départ écrasé par la musique, enfermé par ce qu’elle lui rappelle, va finalement apprendre à s’ouvrir grâce à elle, changeant son point de vue et retrouvant sa passion.

Your Lie In April, c’est une année. 12 mois dans la vie d’un jeune garçon et de ses amis à travers lesquels on suit les épreuves et la guérison d’Arima Kosei. Les cours, les marches sur le retour de l’école avec Tsubaki, les discussions près du terrain de foot avec Watari, les concours et la musique, Kaori et son violon, les premières fleurs du printemps… Cet animé vous fera vivre cette année comme si vous y étiez. Et malgré la spécificité de son sujet, l’émotion est belle et bien universelle.

Alors en cette période où chacun est chez soi, où le temps passe comme au ralenti, où pianos et guitares se trouvent peut-être dépoussiérés, pourquoi ne pas donner une chance à Your Lie In April ? Sa musique, ses personnages, son histoire ne laissent pas indifférent, c’est certain ; et peut-être même qu’à l’issue de votre visionnage, quelques morceaux de Chopin se verront ajoutés à votre playlist…

Your Lie In April est disponible dans son intégralité dans le catalogue français de Netflix.

Poster un Commentaire

Veuillez Connexion pour commenter
  S’abonner  
Notifier de