CET ARTICLE EST GARANTI 100% SANS SPOILER !

Pierre angulaire de la pop culture japonaise, Death Note (Desu Nōto dans la langue originale) est une franchise originale écrite par Tsugami Oba et dessinée par Takeshi Obata, publiée sous forme de manga entre 2004 et 2006 (après une prépublication dans le célèbre magazine Weekly Shōnen Jump dès 2003). Œuvre culte déclinée par la suite en animé, drama et même pièce de théâtre. Encensée bien au delà de sa nation d’origine, elle a eu le droit cette année à une nouvelle adaptation cinématographique réalisée par Adam Wingard à qui on ne doit pas grand choses hormis des films d’horreurs plutôt anecdotiques, parmi lesquels le remake de The Blair Witch Project ou le surprenant You’re Next. Bien que la première version live soit sortie dès la fin de la publication du manga, il s’agit ici d’une adaptation occidentale, portée par Netflix en coopération avec Warner Bros.

C’est avec des avis mitigés que l’annonce a été reçue – comme pour toute adaptation direz-vous. D’une part, des fans enthousiastes à l’idée de la prise en main du projet par la plateforme vidéo et la société de production que l’on ne présente plus. De l’autre côté, des septiques, considérant qu’un manga aussi complexe se prêterait mal au format cinéma. Telle était la première crainte des fans : une œuvre psychologique et sombre sur la justice et la mort remettant en cause les repères moraux universels, peut-elle être adaptée dans toute sa complexité ? Pouvait-on réussir à synthétiser 11 tomes, 37 épisodes d’une joute intellectuelle dans un film d’1h30 ? Quelques éléments de réponse dans cette critique.

Dès le départ, la couleur est annoncée : les studios évoquent une « adaptation libre ». Compliqué donc de juger l’œuvre là-dessus, car ce terme couvre tout et son contraire. L’action se déroule désormais à Seattle aux États-Unis (et non plus à Tokyo au Japon. Pourquoi pas.), où un jeune lycéen, Light Turner (et non plus Light/Raito Yagami) voit un carnet tomber du ciel et décide de le récupérer. Il s’agit d’un Death Note, permettant à son propriétaire de tuer n’importe qui n’importe comment, selon des règles écrites dans ledit carnet. C’est Ryuk, un dieu de la mort (Shinigami) qui l’a abandonné sur Terre dans le but de se… Distraire. Il sera rapidement satisfait car Light va l’utiliser pour rendre la justice à sa manière : en tuant les criminels grâce aux pouvoirs que confèrent le Death Note. Alors que sa popularité grandit auprès de la population sous le pseudonyme de Kira (prononciation de Killer en japonais), il sera poursuivi par un détective excentrique de génie se faisant appeler par la lettre L.

Pause. Pour les fans du manga d’origine, ou pour ceux qui pensent que regarder le film équivaut à connaître Death Note, sachez que la comparaison avec le manga d’origine s’arrête là. Premier problème du long-métrage : c’est une très mauvaise adaptation. C’est pourquoi, bien que certains points seront analysés selon l’angle de l’adaptation (tel que les personnages ou le scénario), les autres seront exclusivement étudiés sous l’angle cinématographique, de l’œuvre en tant que telle.

L’homme est vraiment un être fascinant !

Disons-le tout de suite, Death Note ne casse pas le cycle des échecs d’adaptation de manga par les studios américains, après notamment Dragon Ball Evolution et Avatar : le dernier maître de l’air, qui restent la hantise des amateurs des deux franchises (et des cinéphiles en général). Dès la première scène, on devine que la gestion du temps sera un problème majeur. Light observe un groupe de pom pom girls, quand le carnet chute près de lui. La pluie tombe, une des jeunes filles est prise à partie par les brutes du lycée, Light tente de l’aider et se retrouve en retenue. Une minute de film plus tard, Ryuk apparaît, et Light commet son premier meurtre, sous l’impulsion du Dieu de la mort.

À l’image de l’introduction, tout va trop vite. Les intrigues sont expédiées dans un montage douteux qui n’a rien à envier à celui de Suicide Squad. En outre, s’il y a eu des problèmes pour concrétiser le projet, ceux-ci ont eu lieu en amont. Aucune excuse donc, pour une mise en scène simpliste et un patchwork de scènes dont les enchaînements laborieux accélèrent encore le rythme. Cette rapidité entraîne inévitablement la simplification du scénario et l’oubli de tout ce qui faisait la saveur de Death Note. Exit la réflexion sur la justice, nous voilà face à un L droit dans ses bottes qui combat le pauvre Light manipulé par des pouvoirs qui le dépassent. Adieu Light se prenant pour Dieu et construisait son nouveau Testament, tandis que le manga nous invitait à considérer l’importance du libre arbitre au-delà de la morale manichéenne. Contemplons maintenant Ryuk pousser Light au meurtre et le menacer, tel un vulgaire démon venu des enfers. On pourrait extrapoler avec ce changement total de sous-texte, et considérer que la morale judéo-chrétienne occidentale a pris le dessus, biaisant complètement les messages de départ.


Les erreurs de constructions touchent aussi au passé des personnages, à leur présentation globale, qui semble être la fiche descriptive récitée d’un personnage de jeu vidéo, sans réelle profondeur. Une réplique qui arrive comme un cheveu sur la soupe au milieu d’une conversation qui n’avait rien à voir, et c’est tout. C’est pourtant un point crucial, car il permet au spectateur de s’ancrer à l’histoire à travers le processus d’identification, ici impossible. S’il arrive que l’on ne sache rien d’un protagoniste au cinéma, ce sont ses actions, ses sentiments vis-à-vis de l’intrigue qui permettent au spectateur de saisir à qui il a à faire. Toutefois, Death Note ne parvient pas à créer une véritable tension dans les liens qu’entretiennent les personnages, qui se construisent ou se détruisent sans que cela nous touche vraiment puisque sans réelle histoire passée et sans intérêts concernant l’avenir, hormis des motivations clichées (la vengeance, pour la plupart du temps).

En développant plus précisément sur les personnages en question, impossible lorsque l’on connaît l’œuvre d’origine de ne pas les comparer avec leur double à l’écran. Malheureusement pour eux, car les personnalités ont été revues voire totalement inversées. Light, comme le laissait voir les trailers, devient un adolescent un peu paumé, rancunier, lâche et qui ne brille pas spécialement par des capacités intellectuelles hors norme. Impossible donc de jouer jeu égal avec L, qui lui en revanche reste le personnage le plus respecté en terme d’adaptation, même si on peut déplorer son impulsivité sur la fin, tranchant complètement avec le manga mais également le reste du film !

Les personnages secondaires sont tous oubliables et ont un rôle de figuration, ce qui était déjà plus où moins le cas initialement. Malgré tout cela, une note positive se dégage dans la personnalité de Mia, qui vient remplacer Misa, la petite amie de Light. Si dans l’œuvre originale elle n’est utile qu’au fan service et agaçante au possible, elle devient un personnage tout aussi fanatique du pouvoir du cahier, mais plus redoutable et perverse. La logique du couple qu’elle forme avec Light, totalement différente dans le film, est portée par ce changement majeur et semble moins artificielle que le reste des intrigues.

Échouer une fois, c’est déjà trop !

Concernant les aspects techniques, rien ne vient sauver le long-métrage de sa fragilité initiale, car même ses points positifs sont engloutis dans des problèmes de réalisations surprenants d’amateurisme pour une production Netflix.

Si le Death Note original savait jouer avec les codes de son format en prenant ses lecteurs et leurs capacités analytiques au sérieux (à l’image de la guerre mentale entre Light et L) ; le long-métrage, lui, a l’air de prendre ses spectateurs par la main, à travers sa photographie attendue et parfois à la limite du ridicule. Sombre quand le danger ou la mort est proche, pluie diluvienne sur le jeune couple formé par Mia et Light, pâleur des plans de jours… Comme s’il y avait besoin d’appuyer l’intrigue en cours. Au contraire de la musique, qui pour la plupart du temps est hors-sujet (les passages pop mal synchronisés) et perd le spectateur quand elle n’est pas inutile.

Alors que le tableau semble bien sombre, quelques relatifs aspects positifs peuvent être soulevés, bien qu’ils ne sauvent pas le film. Certains plans iconiques viennent rompre la morosité ambiante avec des mouvements de caméras intéressant, rendant hommage à la construction retrouvée dans les mangas, ainsi que des scènes de nuits flashy qui attirent et retiennent le regard. En tête de fil, la scène de crime au Japon qui sert de scène d’introduction à L.

Dans une moindre mesure également, le jeu d’acteur. Si l’interprète de Light, Nat Wolff, ayant partagé l’affiche de La face cachée de Margo avec Cara Delevingne en 2015 est constamment dans un surjeu insupportable (on frôle l’AVC lors de la rencontre avec Ryuk) et les acteurs secondaires en sous-jeu, il y a quand même du positif. Particulièrement chez William Dafoe, toujours aussi excellent et qui insuffle le charisme nécessaire au personnage de Ryuk. On regrette de ne pas le voir si souvent, car même l’animation 3D du shinigami est très bonne. Enfin, et malgré la colère soulevée par le choix de l’interprète de L, Keith Stanfield (Get Out), celui-ci s’en sort tout à fait honorablement et retranscrit le protagoniste atypique sans caricature. Il en va de même pour Margaret Qualley (The Leftovers) dont le personnage aurait mérité un approfondissement et prend le dessus sur celui de Light finalement. Si bien, qu’on se demande tout le long de la projection (façon de parler car comme tout les films originaux Netflix, ce dernier ne sera pas diffusé en salle) s’il n’aurait pas fallu faire une histoire originale basée sur le principe du Death Note.

Long-métrage qui souffre sans cesse de la comparaison avec l’œuvre d’origine, Death Note divague et se perd entre ce qu’il adapte et ce qu’il tente d’apporter de neuf. Des idées intéressantes mais non exploitées, une gestion du temps hasardeuse, le principal problème demeurant le fait d’avoir voulu réaliser une version cinéma du manga, au lieu d’assumer ses partis pris et d’avoir créé une œuvre originale avec le carnet de la mort. La complexité métaphysique a disparu au profit de l’action, laissant un sentiment au mieux de vide, au pire de frustration, en écho avec la réalisation qui multiplie les erreurs de débutant. Heureusement, celle-ci, puisque noyée sous les incohérences et le manque de temps, s’oublie rapidement… Une déception certaine, car même si beaucoup redoutaient que Death Note soit une adaptation catastrophique, il aurait au moins pu être un bon film.

NOS NOTES ...
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Acteurs
Réalisation
Bande Originale
Scénario
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Etudiante perdue dans le nord, je vais au cinéma entre deux batailles contre les White Walkers. Toujours là où on ne m'attend pas, j'ai rejoint Erreur 42 par esprit de contradiction. Vi veri veniversum vivus vici.