CET ARTICLE EST GARANTI 100% SANS SPOILER

C’est en 2009 que Duncan Jones s’est affirmé comme jeune réalisateur à suivre avec Moon, une œuvre de Science-Fiction unanimement acclamée. Il a ensuite enchaîné avec le très sympathique Source Code avec Jake Gyllenghaal et le très critiquable (et critiqué) Warcraft. Mais, depuis les débuts de sa carrière, Duncan Jones prépare un projet plus personnel et ambitieux que tout le reste et ce projet c’est Mute.

Produit par Netflix et disponible sur leur plateforme depuis le 23 février 2018, Mute soulève, comme tous les autres gros films de Netflix (Bright, The Cloverfield Paradox, Okja etc…) des critiques extrêmement sévères, voyons ensemble ce qu’il en est.

Dans un proche avenir, Leo est barman dans un Berlin en pleine ébullition. A cause d’un accident survenu dans son enfance, Leo perd l’usage de la parole et ne vit plus que pour sa séduisante petite-amie Naadirah. Quand elle disparaît sans laisser de trace, Leo se met à sa recherche et se retrouve dans les bas-fonds de la ville. Deux espiègles chirurgiens américains constituent les seuls indices qui le poussent à affronter ce milieu infernal afin de retrouver son amour.

Un futur tous les jours un peu plus néo-noir

Mute traite de l’égarement, de personnages perdus dans un monde qui ne leur correspond pas. Léo, le personnage d’Alexander Skarsgård, est doublement inadapté au monde qui l’entoure. D’abord c’est un amish contraint d’exister dans un monde sur-technologique, ensuite il est muet. La question du handicap est assez centrale dans l’oeuvre. Au delà de l’aspect médical, c’est l’environnement inadapté qui est mis en cause, qui freine le héros dans sa quête déjà ardue. Derrière la question du handicap se pose donc une question sociale qui revient quand il est représenté comme un facteur stigmatisant, structurant les rapports sociaux. Quand la communication est limitée et l’intégration compromise, Léo suscite immédiatement de l’hostilité ou cède lui même à la violence. C’est un cadre intéressant pour développer le personnage, une fatalité pénible à dépasser.

Mute est une jolie ode aux marginaux et aux déviants, à ceux qui ne trouvent pas leur place dans le monde. Il y a ceux qui aiment et ne sont pas aimés en retour, ceux dont les goûts et les pratiques sont socialement dévalorisées, les détraqués, les étrangers… Le monde de Mute est hautement décadent et brutalement immoral, mais chacun a ses raisons. Les personnages sont tous entraînés dans une spirale de violence. À un certain point il n’y a plus de gentils, que des méchants. On n’excuse pas, on comprend tous les personnages, mêmes les plus affreux, et c’est déjà un tour de force.

Mais par ailleurs l’intrigue de Mute est très classique. On y retrouve les composantes typiques d’un polar néo-noir : la vie routinière d’un héros ténébreux est perturbée par une femme fatale en détresse. Le héros doit faire face aux avatars hauts en couleur d’une mafia omnipotente. De même que les personnages sont assez grossiers et archétypaux : le colosse au cœur pur coupé du monde, l’ex-soldat psychotique, le mafieux ténébreux, le lady-boy excentrique…

Il n’a pas besoin de mots

Mute est visuellement plutôt réussi. La photo est absolument magnifique et ne renie absolument pas l’héritage de Blade Runner, multipliant les scènes monochromes bleutées, rouges ou violettes. Duncan Jones maîtrise parfaitement la réalisation, passant du calme intimiste à la démesure d’un univers excessivement agité en un instant. Le travail d’ambiance est irréprochable. Lé réalisateur profite à fond des décors caractéristiques du film. La réalisation est très élégante, posant des plans soigneusement composés et subliment éclairés et des travellings raffinés parfois virtuoses (comme la scène du bowling). Ce style pose une esthétisme bienvenu et permet aux accélérations et pointes de brutalité de paraître d’autant plus brusques et choquantes. On déplorera par contre des effets spéciaux très inégaux, de même que les scènes d’actions qui penchent parfois dangereusement vers le nanar.


Mais Mute est tout de même très loin d’être parfait et déçoit, surtout en terme de potentiel inexploité. L’univers cyberpunk apporte en réalité assez peu au film qui aurait très bien pu, sans être très différent, se dérouler de nos jours. La dimension dystopique politique n’est absolument pas abordée par exemple. Il n’y a pas non plus de rapport particulier de la population à la technologie qui structurerait la société d’une certaine façon. On peut donc comprendre l’envie de Duncan Jones de filmer un univers cyberpunk mais on aurait apprécié qu’il exploite plus les spécificités du genre. On regrette également l’univers sonore du film assez inintéressant et la bande-originale suffisante sur le moment mais parfaitement oubliable à terme. Ajoutez l’intrigue classique et les personnages archétypaux évoqués plus tôt et on sort de Mute avec l’étrange sentiment que le film n’a rien à raconter. C’est faux mais ça traduit d’une certaines inconsistance au moins dans l’écriture.

Il faut tout de même reconnaître l’incroyable performance des acteurs. Alexander Skarsgård (True Blood, Tarzan) est parfait en colosse mutique déambulant dans les rues de Berlin à la recherche de mâchoires à briser. Il compose parfaitement avec la contrainte de son rôle muet grâce à sa présence magnétique et à sa sensibilité à fleur de peau. Il livre de grands moments d’émotion d’une sincérité déconcertante. Paul Rudd (Ant Man, Friends) livre également une performance impeccable en interprétant Cactus, un personnage très ambigu. A ses côtés, Justin Theroux (Mullholand Drive mais surtout l’excellence série The Leftovers) est également très juste et original.

Mute n’est pas le monument de science-fiction que l’on attendait, ce n’est pas un mauvais film pour autant. Si le film manque d’originalité et peine à se détacher de ses références (Blade Runner en tête), c’est tout de même un polar cyberpunk bien ficelé, bien réalisé et parfaitement interprété. Il sait être touchant et aborder des thématiques intéressantes, avec certes trop de timidité. De plus ceux qui attendaient une connexion claire avec Moon risquent aussi d’être déçus, mais ce n’est pas un critère pour juger un film.

Enfin on aurait tout de même apprécié profiter de Mute sur grand écran, et ce n’est définitivement pas à Netflix que s’adresse ce reproche…

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Sur Erreur 42 depuis la nuit des temps ! Éditeur et rédacteur, globalement un loser, auteur de nuit, movie eater. Et comme le disait Salvador Allende : "Netflix and Chile libre !"