CET ARTICLE EST GARANTI 100% SANS SPOILER !

La simple évocation du nom d’Alan Moore fait frémir n’importe quel fan de comics. S’il naît un génie tous les 100 ans, alors il est de ceux-là, à n’en pas douter. L’auteur britannique derrière Watchmen, V pour Vendetta, From Hell ou encore La Ligue des Gentlemen Extraordinaires s’est toujours fait remarquer par la puissance, l’intelligence, et la profondeur de ses histoires richement documentées et pourvues d’innombrables niveaux de lecture. Jacen Burroughs est aujourd’hui un dessinateur éprouvé. Il a surtout travaillé sur Crossed avec Warren Ellis, une histoire de « Zombies » à la violence inégalée. Alors quand ces deux grands noms du comic books contemporain ont entrepris de s’attaquer à une relecture de la mythologie d’Howard Philip Lovecraft, écrivain américain incontournable et monument de la littérature fantastique, évidement que c’était un projet intrigant, à suivre avec attention.

Quel intérêt représente donc ce cycle entamé en 2004 avec The Courtiard et Néonomicon, deux histoires plaçant les thèmes lovecraftiens dans un contexte contemporain et achevé en Juillet 2017 avec la sortie en France du troisième tome de Providence ? Est-il à la hauteur de ses gargantuesques ambitions, et surtout de ce qu’on est en droit d’attendre d’Alan Moore ? C’est ce que nous allons voir.

Sexe, Drogues et Yog-Sothoth

 Des agents du FBI visitent l’un de leur ancien collègue interné dans un asile psychiatrique. Deux crimes lui ont été imputés. Depuis, ce dernier, Sax, ne parle plus, mais cela n’empêche pas Lamper et Brears d’enquêter sur cette sombre histoire. De l’univers des dealers de leur ville, aux cercles fermés d’initiés à des rituels sexuels pour le moins étranges, les deux agents sont bien loin d’imaginer ce qu’il s’est réellement passé…

En France Néonomicon et The Courtyard sont publiées dans le même volume. Dans cette critique nous les considérerons donc comme une seule oeuvre.

Néonomicon est une oeuvre particulière. C’est la première coopération entre Alan Moore et Jacen Burrows. Le dessin, justement, semble d’abord être un point de réserve. On peut trouver que le dessin de Burrows est trop exact et manque de caractère. Mais ce réalisme s’explique assez vite et il faut reconnaître l’excellent ouvrage de Burrows, brillant notamment de par la précision de son dessin, la multitude des détails et l’habile jeu sur la couleur pour transformer l’ambiance. Cependant le soin apporté au dessin est franchement irrégulier et certaines cases frappent plutôt par l’étrangeté des proportions et le pauvreté du trait

Néonomicon replace le mythe Lovecraftien dans le monde contemporain en le liant à la culture Punk. La narration est assez classique mais demeure efficace : des enquêteurs peu conventionnels se retrouvent confrontés au surnaturel là où ils ne l’attendent pas. Ce qui est surprenant, ce sont les thématiques introduites et la brutalité de leur traitement, puisque Néonomicon lie à l’univers de Lovecraft le sexe, la psychose et la drogue. Le postulat est que toute l’esthétique lovecraftienne traduit d’une profonde frustration sexuelle, de désirs et de pulsions enfouies qui ressortent sous des formes… Tentaculaires. Moore expose ces pulsions en plein jour. Le surgissement du monstrueux est cauchemardesque parce qu’il prend les formes d’une agression sexuelle. Il est aussi troublant pour les personnages car il joue sur l’intime caractéristique de leur sexualité, les plaçant face à leur propre perversion.


Néonomicon est un comics à ne pas mettre entre toute les mains. C’est une oeuvre troublante de par sa violence, sa réappropriation et l’excellente alchimie entre les styles de Lovecraft et de Moore. A ne pas manquer.

Make America scared again

Dans les années 20, Robert Black, un écrivain homosexuel interrompt sa carrière de journaliste pour partir sur les traces de l’occultisme aux Etats-Unis afin d’en faire un grand roman. Il arpente la nouvelle Angleterre à la rencontre d’étranges personnages, découvre des pans entiers d’Histoire américaine cachés aux yeux de tous et est témoin d’étranges événements. Black n’imagine pas dans les affaires de qui il a fourré son nez.

Néonomicon n’était en fait qu’une introduction à une oeuvre autrement plus ambitieuse et complexe : PROVIDENCE !

Providence se passe dans l’Amérique des années 20 et mêle réalisme social et fantastique horrifique. Le style choisi par Burrows est radicalement le même que dans Néonomicon, mais l’effet de réel va plus loin de par le fourmillement de détails encore plus important et la véracité des décors, automobiles, costumes, etc à travers laquelle on devine un travail de recherche considérable. L’effet de réel si travaillé rend le surgissement de fantastique encore plus glaçant par sa crédibilité. Black va rencontrer les personnages les plus emblématiques de l’oeuvre de Lovecraft, une première confrontation avec les paroxysmes  de l’étrange et de l’horrifique pour les néophytes, une chasse aux références palpitante qui n’entame en rien la terreur ressentie pour les plus initiés. Car c’est avec une infinie rigueur dans le travail d’adaptation que les lieux, êtres et monstres iconiques de la littérature de Lovecraft prennent forme. Le sinistre, le macabre, le difforme et l’inconcevable de ces nouvelles n’ont jamais été aussi bien incarnés.

On relève également une image très cinématographique, tant dans Providence que dans Néonomicon. Il y a un attachement tout particulier aux « cadrages » originaux, aux jeux de point de vue, de regard et de positionnement. C’est une vraie richesse.

Alan Moore R’lyeh wgah’nagl fhtagn

Providence reprend la même forme que Watchmen : moitié comics, moitié roman/fac-similé, ce qui permet à Alan Moore d’exercer plus largement sa passion d’écrivain. On alterne donc les pages de comics classique et les page du journal intime de Black. Ainsi l’oeuvre se déploie sur deux points de vue : un point de vue objectif de l’image et celui du personnage, centré sur le ressenti et qui approfondit l’expérience, conjuguant les spécificités narratives de la Bande-Dessinée avec celles du roman. De plus Black a pour habitude de coucher ses inspirations et ses idées de roman dans son journal. Providence devient donc une plongée dans l’imaginaire étrange des auteurs pulps, la naissance du fantastique moderne, mais aussi une réflexion profonde sur la société de l’époque. Une proximité rare se crée entre le lecteur et le personnage principal, personnage réaliste, froid et distant en apparence mais dont on découvre pleinement les états d’âme, les peurs, les sentiments, ainsi que les passions et les questionnements.

C’est dans Providence qu’on comprend réellement ce que Moore voulait dire avec son cycle lovecraftien. Le propos de l’oeuvre semble obscur au fil des tomes. Une critique de l’Amérique, de son histoire et de ses traditions, grande épopée horrifique traumatique, fable sur l’isolement, les parias et le déracinement, etc… L’oeuvre brasse nombre de thématiques mais c’est dans une étrange fin que Providence livre son véritable fond: une illustration de la contagion de la culture et de l’imagination, la façon dont l’omniprésence de l’imaginaire lovecraftien, qui s’est répandu comme un virus, change la société, change la pensée, etc… Moore évoque ainsi l’occulte et le culte derrière la culture, la métaphysique de l’art et l’idée antique de la qualité divine de l’artiste et de son inspiration par une entité supérieure. Tout cela se révèle dans un dénouement qui, malheureusement, risque de définitivement perdre les moins initiés mais qui ravira les férus de Lovecraft et de littérature pulp

Le cycle Lovecraftien de Moore et Burrows représente une grande oeuvre pour les comics contemporains. C’est une relecture intelligentes d’un pilier de la pop culture, d’une grande richesse narrative, visuelle et thématique. Cependant elle il ne s’élèvera pas au niveau des monuments que Moore compte déjà à son actif. Il est extrêmement référencé et perd une grande partie de son intérêt entre les mains d’un lecteur qui ne connaîtrait pas l’univers de Lovecraft. De plus, son rythme et sa gestion de l’horreur, distillant avec parcimonie des moments d’étrange et de terreur dans un ensemble très réaliste et traînant, peut être déstabilisant. Ce cycle demeure très intéressant, une recommandation absolue pour les amateurs de Lovecraft, de Moore et à ceux qui ne craignent pas l’inconcevable. 

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Gentleman extraordinaire, auteur pulp mais pas terrible et, de par ces contrées, éditeur et rédacteur spécialiste littérature (BD, romans, comics, etc) et chroniqueur. Particulièrement épris de Science-Fiction, d’heroic fantasy, de ciné (surtout asiatique) et de moult autres trucs…
Et comme le disait Salvador Allende : « Netflix and Chile libre ! »