Un nouveau cinéma semble émerger en Europe, et il vient directement de Taïwan. Outre les excellents films présents sur le catalogue d’Outbuster comme le génial The Great Buddha+, la rédaction a été époustouflée par Nina Wu de Midi Z, présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard. Une autre marque de cette émergence est le succès au Festival du film policier de Beaune de Face à la Nuit, coproduction Taiwano-sino-française par le réalisateur malaisien Ho Wi-ding.

Promettant un film d’amour esthétique aux élégantes notes de science-fiction, Face à la Nuit fait beaucoup parler de lui. Peut-il se faire annonciateur de la naissance de nouveaux pôles cinématographiques en Asie du sud-est ?

Trois moments de la vie d’un homme nommé Zhang Dong Ling, qui a subi un traumatisme dans son enfance. Ayant vécu des trahisons qu’il ne réussit pas à oublier, il décide de disparaître après avoir réglé ses comptes, à travers la vengeance. Les événements se déroulent lors d’une nuit de l’année 2000 – Zhang Dong Lingest alors adolescent -, lors d’une nuit de l’année 2016 – Zhang Dong Ling est une jeune adulte marié et qui exerce le métier de policier -, et lors d’une une nuit de l’année 2049 – Zhang Dong Ling est alors un homme d’âge mûr survivant tant bien que mal dans une société déshumanisée qui soumet les citoyens à un contrôle absolu.

Un monde à reculons

S’il n’est pas exempt de défauts, Face à la Nuit interpelle vite par sa construction originale et ses visuels, quitte à trop s’appuyer dessus pour masquer des simplicités d’intrigue. Ainsi, le film est divisé en trois segments, séparés par des effets de montages bruts, représentant trois moments de la vie d’un homme. Chacun d’entre-eux est linéaire et plus ou moins en temps réel, mais ils sont agencés de manière à raconter l’histoire à reculons. Cette structure tient véritablement en haleine. En effet, le premier segment soulève énormément de questions. On se retrouve avec un personnage marqué, au passé manifestement chargé qui le hante et auquel il est souvent fait référence. On a donc une histoire à trous. Les effets, mais sans les causes, et cela construit un véritable mystère qui se distille et se résout au fil du long-métrage.

Dans chacun des segments, le personnage dont on suit la vie arrive comme secondaire dans des scènes où il n’est pas le héros avant de, petit à petit, recentrer l’histoire autour de lui. Ce petit gimmick de narration est assez original et renforce à la fois le réalisme, mais aussi la désorientation du spectateur à chaque voyage temporel.

Cependant, cette structure révèle ses limites dès la fin du second acte, le plus long et le mieux fait. En effet, les deux premières parties suffisent. A la fin du deuxième acte, tous les éléments introduits dans le premier ont été expliqués. La troisième partie semble ajoutée au dernier moment et, si elle est assez émouvante et renforce l’empathie envers le héros, est inutile puisqu’elle conclut le film. Le premier acte est également critiquable : sa dimension « science-fiction » est indispensable et appréciable mais assez mal exécutée, développant son univers de façon anecdotique et trop chargée pour sa durée.

Dans la froideur de la nuit

De plus, cette structure semble servir de cache misère à une histoire assez commune autour d’un personnage au développement convenu. Un vieil homme aigri et abusif dans un mariage désincarné à la recherche d’un amour perdu qui sombre dans la violence. Un jeune flic brillant trahit par sa hiérarchie qui fuit ses ennuis dans une relation romantique absurde. Un petit voyou arrogant qui rencontre celle qui le fera rentrer dans le droit chemin.


Mais c’est bien là le seul défaut de cet excellent film qui, visuellement, est immédiatement convaincant. Face à la Nuit est très esthétique, penchant vers le cinéma d’ambiance. Chaque partie se démarque par son style, rendant hommage à trois moments du cinéma sino-hongkongais. La première partie est la plus onirique et stylisée. Pleine de symbolisme et remarquable par sa photographie contrastée. Elle est caractérisée par  des abstractions métaphoriques et des éléments de science-fiction parfois très proches de l’Asie contemporaine ou du cyberpunk. C’est la partie la plus riche thématiquement, traitant de la pression technologique et sociale et du suicide dans une perspective presque Wébérienne. Elle rappelle le récent succès d’Un grand voyage vers la nuit ou le plus ancien 2046 de Wong Kar-wai. Le second acte, lui, est un polar hongkongais des années 2000 comme PTU ou Mad Detective de Johnnie To. Solidement urbain, nocturne, violent et réaliste, le rythme y est plus effréné et la réalisation plus brute, malgré une photographie toujours très élégante. Enfin, la dernière partie rappelle les drames chinois des années 90, lumineux, exubérants, mélodramatiques et romantiques.

À cette esthétique Face à la Nuit apporte un cachet particulier à l’image. Très vite on remarque un fort bruit numérique, plutôt caractéristique du grain des vieux caméscopes que des caméras de cinéma. S’il est perturbant, voire dérangeant au début, force est de constater qu’il rend les visuels de Face à la Nuit bien plus forts en caractères : bruts, dynamiques et vivants.

Avec ses effets et ses choix narratifs et visuels très voyants et affirmés, Face à la Nuit en devient un film presque expérimental qui ne manquera pas de fasciner les amateurs d’expériences originales. On peut lui reprocher d’utiliser ces effets claquants pour dissimuler une histoire simpliste qui fait effectivement défaut. De plus, des effets spéciaux franchement laids viennent parfois ternir le tableau. Mais Face à la Nuit est une proposition de cinéma généreuse et originale à ne pas sous-estimer. 

Poster un Commentaire

Veuillez Connexion pour commenter
  S’abonner  
Notifier de