Première fiction du réalisateur français Ladj Ly, qui était déjà àl’origine du documentaire 365 jours à Clichy-Montfermeil (2007) et membre du collectif Kourtrajmé – ayant révélé entre-autres Romain Gavras – Les Misérables fait sensation sur La Croisette. Et concourt même avec une certaine avance pour la Palme d’Or. Un titre qui n’a pas été choisi par hasard, pour un film qui se veut politique et place son intrigue là-même où Victor Hugo avait rédigé son oeuvre. Analyse d’un phénomène qu’il ne faut pas manquer.

Une caméra qui semble embarquée malgré elle dans une voiture de police. Rue après rue, le quotidien de la cité de Montfermeil se dévoile sous les yeux d’un policier, Stéphane. Il a été parachuté dans cette banlieue du 93, après un transfert depuis Cherbourg. Autour de lui, un environnement qui lui est complètement étranger. Et à ses côtés, ses collègues expérimentés de la brigades anti-criminalité, Chris et Gwada. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes…

L’approche documentaire est un choix qui aurait pu sembler classique dans ce genre de film, propice à l’immersion. Mais ici, c’est un véritable point fort qui rend les confrontations physiques du film (nombreuses) plus brutes, plus chaotiques. Au milieu d’affrontements, la caméra ne sait plus où donner de la tête, et le spectateur non plus, rendant la tension insoutenable, étouffante. Pourtant, les plans alternent parfois avec la beauté d’une réalisation beaucoup plus esthétique. Révélant, par exemple, un environnement lugubre grâce à un drone volant au dessus des immeubles austères. Un soucis de l’image complété par des performances d’acteurs d’une authenticité rare, porté notamment par l’acteur principal Damien Bonnard, dont l’année est riche. Il a été vu dans Le Chant du Loup et bientôt à l’affiche de J’accuse de Roman Polanski. L’immersion est donc des plus réussies. Et la violence, omniprésente, ne peut plus être cachée.

Mais au-delà de sa forme, il faut saluer le fond. Depuis La Haine (1995) de Matthieu Kassovitz auquel Les Misérables a déjà été maintes fois comparé, de nombreux films ont tenté de dépeindre cet environnement si particulier que constitue la banlieue parisienne. Il s’agit évidemment, d’ouvrir une fenêtre sur ce microcosme sur lequel les politiques s’épanchent à torts et à travers. En particulier depuis les tristement célèbres émeutes de 2005. Un regard teinté trop souvent de manichéisme, de médisance ou de misérabilisme grossier. Ici, il n’en est rien. Ly connaît le terrain. ll sait décrire la sociologie si particulière de la périphérie de la capitale, son fonctionnement quotidien. L’abandon de l’Etat, qui profite à d’autres formes de catalyseurs sociaux. La violence quotidienne des rapports aux forces de l’ordre, le sujet-clé du film. Une démonstration de ce qui est depuis longtemps demandé dans le cinéma français, une diversité des auteurs pour une diversité des point de vue et une approche plus juste.

Les Misérables, ce sont d’abord des personnes abandonnées à leur sort qui pourraient avoir tellement plus et dont le ressentiment ne peut qu’éclater un jour ou l’autre. Ainsi le film cite le livre dans sa construction et dans certains personnages, subtilement. Il utilise aussi avec intelligence son médium, le cinéma, pour mieux s’ancrer dans l’actualité de son propos. Une œuvre donc très riche, mais aussi évidemment d’une brutalité sans concession. Bouleversant, Les Misérables n’est pas évident à prendre en main, mais il est terriblement nécessaire.


NOS NOTES ...
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Actorat
Scénario
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Etudiante perdue dans le nord, je vais au cinéma entre deux batailles contre les White Walkers. Toujours là où on ne m'attend pas, j'ai rejoint Erreur 42 par esprit de contradiction. Vi veri veniversum vivus vici.

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