CET ARTICLE EST GARANTI 100% SANS SPOILER !

Nouvelle création de Darren Aronofsky, réalisateur de l’oscarisé Black Swan et du culte Requiem for a Dream, Mother! est loin de faire l’unanimité. Nommé à la Mostra de Venise et au festival de Toronto, il transcende les règles du film de genre et surprend. Porté par un duo d’excellence, celui de Jennifer Lawrence (Oscar de la meilleure actrice pour Happiness Therapy) et de Javier Bardem (Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour No Country for Old Men), il est présenté comme un thriller fantastique mais pourrait se révéler être bien plus que cela.

Mother! C’est d’abord l’histoire d’un couple qui se désagrège et voit sa tranquillité de façade remise en question par l’arrivée d’invités mystérieux et extravagants. Rien a ajouter, au risque de gâcher le plaisir (ou non) de la découverte, et ce n’est pas la bande-annonce qui en dira plus. Bien au contraire, puisqu’elle brouille les pistes.

Home sweet home

Mother! se démarque dès les premières secondes de visionnage. Alors qu’il est d’usage en matière de fantastique de laisser la part au doute, aux suppositions qui sont d’ailleurs le cœur du genre, ici rien n’est nié. Le premier plan, serré sur le visage d’une femme en feu, s’enchaîne avec une scène où le personnage de Javier Bardem ( jamais nommé, comme le reste du casting. Il est sobrement intitulé « Lui ») pose ce qui semble être une pierre précieuse sur un réceptacle, faisant renaître de ses cendres la maison. Nous voilà donc plongé dans une réalité construite par Lui. Mais dans quel but ?

En effet, au contraire des productions habituelles qui se concentrent plutôt sur le « Quoi ? », soit la véracité ou non des événements surnaturels qui surviennent dans une vie banale, Mother! nous propose une alternative : « Pourquoi ? », « Comment ? ». Pourquoi cet Éden créé de toute pièce pour lui et sa compagne ? Comment fonctionne la pierre ? Et après cela, pourquoi ces visites inopinées ? Mother! offre déjà la démonstration d’une volonté de sortir du lot, d’aller plus loin que ce qu’on attend de lui. Il accepte le fantastique car ce n’est pas l’essentiel.

En réalité, Mother! est une métaphore avec plusieurs degrés de lecture. Si la parabole devient de plus en plus explicite au fur et à mesure que l’intrigue se poursuit, il est tout à fait possible d’y voir de multiples références plus ou moins explicites. C’est d’ailleurs un plaisir de constater que le spectateur est considéré comme un amateur d’art. Le film est une œuvre parfois surréaliste dont la solution ne sera jamais clairement donnée. Aucun nom, aucun terme, aucune réplique ne vous indiquera que vous avez compris. C’est d’ailleurs une volonté d’Aronofsky qui confiait en interview vouloir proposer quelque chose de neuf au public de 2017.

Il parvient si bien à le faire et jouer sur les codes des thrillers fantastiques qu’il peut être difficile de comprendre le film et où celui-ci veut nous mener. Ce qui peut expliquer qu’il ne fasse pas consensus. Et c’est un point sur lequel on peut trouver soit un défaut insupportable, soit une grande qualité de maîtrise. Car le cœur technique repose sur le dosage des différents savoir-faire du cinéma, abordés plus tard dans cet article.


Les scènes se suivent, ainsi que les événements ubuesques avec pour seul fil logique la relation qui lie Lui et La Mère (Jennifer Lawrence). Ainsi il est possible de comparer ce sentiment anxiogène à la première partie du film Get Out : rien ne colle mais le personnage principal ne sait identifier précisément l’origine du décalage, sans pouvoir non plus s’enfuir. Mais contrairement à Get Out, Mother! Poursuit sa lancée, et à moins d’avoir trouvé soi-même le sens de tout ce remue-ménage, on assiste à quelque chose qui nous dépasse complètement. Sentiment qui peut agacer car il s’éternise, en témoigne certaines séances où le film s’est franchement fait huer.

Peut-on pour autant parler de film à twist ? Pas vraiment, car à l’instar d’une énigme, la solution serait donnée et remettrait totalement en cause le film. Là, le film n’explique rien et avoir la clé ne modifie pas son sens. Elle permet juste de le saisir pleinement.

Encore une fois, à une époque de production fantastiques à gros budget reposant sur une trame narrative commune, il est surprenant que Mother! ait pu être distribué dans ces excellentes conditions. Il faut admettre que si les acteurs avaient été inconnus, ou le réalisateur, le film n’aurait pas eu une telle diffusion. Ce qui aurait été bien dommage. Aronofsky lui-même reconnaît l’importance de son casting dans le processus créatif et distributif. Ajoutons à cela qu’au cœur des critiques populaires il ressort que le film a été mal vendu. Il est vrai que de l’aveu même du réalisateur américain, le marketing autour du film (bande-annonce et réseaux sociaux) a été biaisé. C’est un véritable coup de poker qui pour l’instant porte ses fruits. Mais qui a aussi attiré les foudres du public et des journalistes. Une stratégie à revers qui a donné une visibilité méritée à un film qui n’est peut-être pas grand public dans le sens vulgaire du terme, mais qui pourtant apportera aux spectateurs piégés une expérience cinématographique hors du commun. Cette expression pouvant s’entendre littéralement puisque le film est techniquement original, mais aussi puisque ceux qui l’apprécieront le verront comme un chef-d’œuvre.

Les Autres

Autre déclaration du réalisateur : la place essentielle de Jennifer Lawrence. On ne pourra que lui donner raison : le film tourne autour de son personnage et de sa performance exceptionnelle. Le potentiel de l’actrice qui se révélait en 2010 avec Winter’s Bone est ici pleinement exploité. Si bien, que la caméra ne la quitte jamais, les plans se concentrant principalement sur ses traits. Quand dans une réalisation classique des coupes permettraient simplement de filmer ses actions, le long-métrage se contente de jouer sur le subjectif à travers des hors-champs intelligents, utilisant les bruitages comme indicateurs. C’est aussi un repère en moins et pourtant évident au cinéma, une sorte de convention admise qui là, n’est pas respectée. Un exemple qui montre l’ampleur des détails attachés à ce film pour mettre en valeur Lawrence et son jeu. Toujours juste, elle nous livre ici sans doute sa meilleure performance. A la fois femme bouc-émissaire mais force créatrice, c’est l’image de La Mère dans toute la mythologie qui l’entoure et le poids de ce statut qui se présente devant nos yeux. Mais en dehors de l’archétype, le réalisateur a su la confronter à une évolution plus complexe entre désir, solitude, névrose, déjà présent dans sa riche filmographie. Une performance qui n’est pas sans rappeler celle de Mia Farrow dans Rosemary’s Baby.

Javier Bardem n’est évidemment pas en reste. Un regard qui vous glace le sang, une réplique qui résonne comme un ordre incontestable, tout chez lui alterne entre la fascination pour l’inaccessible et la crainte. Une construction tout à fait logique pour cet écrivain particulier qui a du mal à trouver l’inspiration et est obsédé par l’approbation d’autrui. Quitte à délaisser son admiratrice première : sa femme. Et s’il n’est pas le personnage principal, il est en tout cas au cœur des différentes analyses possibles du film. Une complémentarité des deux têtes d’affiche qui joue énormément sur la réussite des différents tableaux.

Le reste du casting a été choisi avec soin et est à la hauteur des attentes. Ed Harris et Michelle Pfeffier sont les plus évidents. Sans trop dévoiler leur rôle, c’est bien eux qui vont orienter la vie de leurs hôtes et être la genèse de leur déclin progressif. Ils ne sont pas traités comme des personnages individualisés mais comme des éléments perturbateurs, intrigants et grotesques. Un décalage qui permet de renforcer la menace, constante, qui pèse sur le foyer de Lui et La Mère.

Un traitement à l’image du travail sur le suspens qui ne néglige aucun aspect technique de cinéma. La musique est totalement absente, mais comme il a été dit plus tôt, les bruitages ont un rôle prépondérant. Ils rythment la vie de cette maison en étant exagérément sonorisés (pas, porte, draps, coup de peinture, etc.) ce qui est rapidement très dérangeant. Cumulé avec les plans longs, proche du documentaire, et ce suivi permanent de Lawrence au plus près, le sentiment d’étouffement est physiquement palpable. En contraste total avec les deux premiers actes de Mother! Dont les décors et la lumière jouent sur les tons neutres.

Mais la principale qualité de la réalisation est son juste dosage. Probablement car Darren Aronofsky est également à l’écriture. Un soin particulier est ainsi apporté à la mise en scène et la direction d’acteurs et ne relâche jamais la tension, ne laisse jamais le spectateur et l’actrice principale respirer, jouant l’impression de prison à ciel ouvert pour déstabiliser. Plus le film avance, plus les situations deviennent improbables, il est impossible de se positionner émotionnellement. Une véritable réussite car avec un déroulement si surprenant, il aurait été facile de tomber dans le nanar dont on se moque. S’il y a parfois de quoi rire, c’est seulement un rire nerveux, grinçant. Loin du spectacle comique, c’est une foire aux monstres. Jusqu’à l’explosion finale, baroque et d’une rare violence, filmée crûment toujours. Si c’est malheureusement souvent le moment où la tension retombe car l’action prends le pas sur le scénario, ici il n’en est rien. Les scènes apocalyptiques s’enchaînent et rien ne semble pouvoir arrêter la machine. Et au contraire, c’est là que les différentes couches du films se révèlent et que les acteurs se libèrent totalement. Brillant. Jouissif. Effrayant.

Mother! est un film ambitieux, audacieux qui remet en cause les repères du spectateur contemporain, sans tomber dans la prétention. Suivant les thèmes de prédilections de son créateur, le film est une œuvre complexe, impossible à résumer car pleine de surprises (évitons les spoilers) qui a pour principal défaut la publicité qui lui a été faite, par l’équipe du film comme par les critiques. Il serait pourtant vraiment dommage de passer à côté d’une expérience rare de cinéma, appuyée par une réalisation millimétrée qui passe pourtant au second-plan face à un casting irréprochable. On ne peut qu’espérer que le bruit qu’il a suscité lui permette de pérenniser son message et de lui conférer, à terme, un statut culte.

NOS NOTES ...
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Etudiante perdue dans le nord, je vais au cinéma entre deux batailles contre les White Walkers. Toujours là où on ne m’attend pas, j’ai rejoint Erreur 42 par esprit de contradiction. Vi veri veniversum vivus vici.