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Réadapter, quarante ans après, l’une des œuvres majeures du cinéma de genre était un pari risqué. Pas impossible, car tout œuvre est par principe perfectible et il serait bien dangereux pour la créativité d’affirmer le contraire. Mais un véritable challenge par l’aura qui entoure l’œuvre originale. Cette idée avait donc provoqué de vives réactions, de l’exaltation aux émois les plus douloureux.

En première ligne, le réalisateur du Suspiria original lui-même, Dario Argento, qui jugeait la possibilité d’un remake de “mauvaise idée”. Ce nouveau film s’exposait donc à un double tranchant : une critique du film en lui-même, ce qu’il représente en tant qu’œuvre à part entière. Mais aussi être soumis au comparatif, impossible à effacer, du giallo culte de 1977. En souffrir ou s’émanciper. Un double défi relevé par Luca Guadagnino, réalisateur italien du drame romantique Call Me by your Name (2017). Et porté par un casting international aux têtes d’affiches célèbres parmi Dakota Johnson, Tilda Swinton ou encore Mia Goth.

Susie Bannion, jeune danseuse américaine, débarque à Berlin dans l’espoir d’intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie danseuse étoile. Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que Susie commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent…

Parler pour (ne rien) dire

Contrairement à ce que l’on pouvait voir dans le Suspiria d’Argento, l’intrigue ne repose pas sur un doute classique du genre fantastique. Dès la première scène une Chloe Grace Moretz névrosée fait voler tous doutes avec fracas. Le mystère n’est plus de mise et fait place à un déchaînement de violence symbolique et physique. Si la tentative évidente de Guadagnino est de lier l’art avec l’horreur (comme on le voit très souvent aujourd’hui alors que le cinéma de genre est pris en main par des auteurs) il est toutefois regrettable d’avoir laissé tomber le suspens de la sorte. Certes, l’intrigue s’articule autour d’une enquête concernant la disparition de deux danseuses de l’institution comme le film original, mais aucun doute n’est proscrit. C’est bien le problème majeur du film : si une œuvre peut prendre le pas d’être un film à l’ambiance pesante, lourde, difficile de la transmettre sans une énigme bienvenue. Tout est trop explicite et la (seule) révélation finale, mal amenée au milieu de ce brouhaha, ressemble à un deus ex machina. Conclu pourtant sur un climax baroque osé et mystique, ce Suspiria moderne est loin de satisfaire le spectateur puisque le scénario développe en parallèle diverses thématiques qui ne seront pas approfondies. De la place des femmes à l’holocauste en passant par la guerre froide, elles sont trop nombreuses pour un seul film sans doute, même si certaines bien mieux traitées que d’autres.

Danse macabre

Il y a pourtant, dans cette volonté de multiplier le sous-texte, une connaissance réelle et un hommage loin d’être artificiel à Argento. C’est ici que l’on peut probablement trouver l’utilité de ce remake : contrairement aux critiques classiques adressées à tort ou à raison aux remakes actuels jugées trop artificielles, recopiant la forme sans fond, il y a dans celui-là une véritable inspiration puisée dans les intentions du film de 1977 : créer une œuvre symbolique forte. Les scènes de danses, viscérales et splendides forment un miroir indissociable de la brutalité la plus sauvage dans une mise en scène et un montage intelligemment exécuté. Et là où a été la bonne idée de réalisation, c’est dans le fait de en pas reprendre la forme de l’original : ne pas jouer sur les excès visuels (couleurs, mouvements de caméras) malgré quelques furtifs hommages, mais de se placer une intimité terne. A l’image du Berlin en pleine guerre froide de l’intrigue, ses décors maussades et son ambiance paranoïaque.
Autre point fort de 2018, c’est la réécriture du personnage central : Susie. Loin de l’innocence candide de l’œuvre originale, c’est une femme déterminée à la limite de la présomption qui se présente à la compagnie de danse, certaine de ses capacités et de ses envies, qui plonge volontairement dans le mal pour mieux s’élever. Un changement d’axe bienvenue et moderne qui donne un nouveau souffle à l’intrigue principale, porté sobrement par une Dakota Johnson solide.

Si Suspiria n’est pas le film terrifiant auquel on pouvait s’attendre, il dégage tout de même une atmosphère pesante réussie, tout en cherchant à construire une démarche artistique poussée. Hésitant entre l’original d’Argento et un traitement mystico-psychologique à la Aronofski sans parvenir à en insuffler la puissance, Luca Guadagnino crée pourtant une œuvre intéressante. Et un remake rendant honneur à l’original, sans en être une copie vide de sens.


NOS NOTES ...
Bande-originale
Réalisation
Visuels
Actorat
Scénario
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Etudiante perdue dans le nord, je vais au cinéma entre deux batailles contre les White Walkers. Toujours là où on ne m'attend pas, j'ai rejoint Erreur 42 par esprit de contradiction. Vi veri veniversum vivus vici.