Cette fin d’année 2019 aura été chargée pour le légendaire Martin Scorsese. le réalisateur de 76 ans aura coup sur coup lancé un débat stérile sur les films Marvel, été associé au film événement Joker qu’il a très clairement inspiré, et sorti un nouveau film. Un film massif, longuement attendu et longuement repoussé : The Irishman, produit par Netflix et disponible directement sur la plateforme (ce qui ne manquera sans doute pas de générer son lot de débats, eux aussi, stériles).

Martin Scorsese est à un moment clé de sa carrière. Ayant enchaîné, avec ses deux précédents films, un de ses plus gros succès (Le Loup de Wall Street) et un échec notoire (Silence). Il n’a plus rien à prouver mais doit tout de même montrer qu’il n’a rien perdu de son panache. Comment se place The Irishman dans tous ces enjeux ? Le retour du maître aux films de mafieux est-il réussi ?

Cette saga sur le crime organisé dans l’Amérique de l’après-guerre est racontée du point de vue de Frank Sheeran, un ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu escroc et tueur à gages ayant travaillé aux côtés de quelques-unes des plus grandes figures du 20e siècle. Couvrant plusieurs décennies, le film relate l’un des mystères insondables de l’histoire des États-Unis : la disparition du légendaire dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa.

Il parait que tu peins des maisons

The Irishman est une longue fresque retraçant une grand portion de la vie d’un mafieux, second couteau de grande influence. C’est un film effectivement très long : 210 minutes au compteur, ce qui n’est définitivement pas anodin. Cette durée est à la fois une force et une faiblesse pour l’oeuvre. Une force car elle lui donne sa grandeur et façonne l’expérience du spectateur. Une faiblesse car elle contraint le réalisateur à distiller ses originalités visuelles et à souvent se reposer sur un traditionalisme certain. Ce n’est cependant pas critique pour la réalisation, qui demeure exemplaire dans son classicisme.

The Irishman est un film élégant, s’appuyant sur les images et le environnements iconiques de la vie de gangster grâce à une maîtrise complète du genre et à de splendides décors riches en détails. L’ambiance et les couleurs changent du tout au tout dans les différentes temporalités, se ternissant avec les années, la caméra devenant de plus en plus fixe et le montage moins rapide. À mesure que le film avance, Scorsese expose également son talent pour faire monter la tension, étirant certaines scènes jusqu’à l’agonie avant de les faire exploser dans un jet de violence crasseuse. La violence est bien présente dans The Irishman, mais elle n’est jamais glorieuse. Elle est un bazar sans nom, fastidieux et épuisant. Elle pèse sur les personnages et ne cherche jamais à réjouir les spectateurs.

The Irishman brille également par son beau scénario et surtout les incroyable performances d’acteurs du trio de tête. Robert de Niro incarne un personnage difficile à cerner, bien qu’on soit témoins de toute sa vie, représentant peut être les zones d’ombres persistantes dans la compréhension du monde de la pègre par le grand public malgré les innombrables représentations. Sa performance se bonifie à mesure que le personnage vieillit, qu’il gagne en sagesse et en stature et se rapproche de l’aura de l’acteur, avant de retomber dans l’image terrifiante d’un homme autrefois puissant qui n’est plus que l’ombre de lui même. Joe Pesci incarne un puissant ponte dont il se dégage un incroyable danger sans qu’il n’ait rien à faire. Lui aussi mise énormément sur son aura, avec un succès certain. Il profite même des dialogues les mieux écrits. Mais c’est Al Pacino en Jimmy Hoffa qui vole la vedette à tout le monde. Grandiloquent comme il faut, se réinventant constamment dans ce personnage aux multiples facettes, il est l’interprète parfait que ce soit pour exhiber la confiance et le pouvoir, ou la plus absolue des faiblesses. Son alchimie avec De Niro permet le magnifique portrait d’une amitié tragique vraiment touchante


Veux-tu entrer dans l’histoire ?

Pourtant The Irishman cache, derrière sa puissance évidente, un vrai défaut technique. Une grosse partie du film se repose sur le rajeunissement artificiel des acteurs, notamment de Robert de Niro et Joe Pesci. Nous avons vu cette technologie faire d’incroyables progrès depuis ses débuts. Cependant la masse de plans nécessitant des rajeunissements dans ce gigantesque métrage est trop importante. Le résultat est donc rarement formidable et balance plutôt entre le correct et le désastreux. Le jeune De Niro ressemble plutôt à John Wayne et Joe Pesci semble parfois s’être échappé du Pôle Express. De plus il est souvent difficile de vraiment saisir quel âge les personnages sont censés avoir. C’est la connexion avec les personnages qui en souffre le plus, entamant en partie les performances d’acteurs que nous avons déjà vantées.

The Irishman excite tout de même indéniablement parce-que c’est un film de Martin Scorsese, mais il est justement intéressant de se demander ce que ce film représente dans l’oeuvre dudit réalisateur. Face à cette immense fresque mafieuse, il est impossible de ne pas le comparer à Les Affranchis. La super production Netflix peut sembler redondante dans la filmographie de Scorsese, n’ayant pas vraiment de distinction très forte avec la masse des films du genre, mais elle brille par rapport à Les Affranchis et à d’autres par son arc final. Absolument écrasant, examinant la vieillesse, la foi, la famille, le poids des secrets et le dur silence de celui qui est le dernier de son clan. Des questions et des angoisses dont on comprend l’emprise sur un Scorsese vieillissant et qui, si elles se font attendre, donnent au métrage presque toute sa force et beaucoup de sa saisissante humanité. Le corps du film montre aussi un aspect intéressant de la vie mafieuse à travers leur influence dans les mondes syndicaux et politiques. Il exhibe leur influence dans l’histoire américaine et leur place chez les notables et personnes historiques qui ne doit pas être négligée, sous prétexte qu’elle n’est pas prise légalement.

Indéniablement, The Irishman est un film magistral que seul Martin Scorsese pouvait nous offrir. Il sait faire ressentir le poids des années, de la culpabilité et des interdits. Sa longueur en fait une expérience de visionnage éprouvante et riche, donnant le sentiment d’avoir vécu toute une vie.

Cependant cette longueur n’est pas forcément adaptée. Le film est un exclusif Netflix et ne pourra pas être vu dans les salles françaises. Les utilisateurs seront-ils capables de se soumettre au film dans des conditions optimales ? Sauront-ils, dans leur foyer plein de distractions, lui donner 3h30 d’entières dévotion nécessaire à sa parfaite appréhension ? Comme pour Roma, il semblerait que les conditions de visionnage majoritairement télévisuelles risquent de desservir ce puissant film. Il n’en reste que pour celles et ceux qui lui donneront l’attention qu’il mérite, The Irishman offrira une expérience marquante, comme une autre vie.

NOS NOTES ...
Actorat
Réalisation
Scénario
Bande-Originale
Visuels
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Sur Erreur 42 depuis la nuit des temps ! Éditeur et rédacteur, globalement un loser, auteur de nuit, movie eater. Et comme le disait Salvador Allende : "Netflix and Chile libre !"

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