La polémique autour de Netflix n’a fait que prendre de l’ampleur depuis maintenant plusieurs mois. Un conflit qui semble parti pour durer et qui se faisait connaitre du grand public il y a quelques mois avec l’achat des droits du prochain film de Martin Scorcese : The Irishman. Cette annonce a divisée le public et révélé un fossé qui semble s’agrandir de plus en plus entre deux visions complètement différentes du cinéma et de son industrie. Mais le point culminant de cette « affaire » semble être atteint avec la polémique autour du 70ème festival de Cannes et les 2 films Netflix sélectionnés en compétition officielle. Aujourd’hui nous reprenons pour vous ce qui s’annonce comme un affrontement sans pitié dans le milieu cinématographique et l’avenir du cinéma tel que nous le connaissons.

Mais avant de s’attarder sur le sujet qui fâche il est important de remettre les choses en perspective : Netflix existe depuis 1997 sous son principe initial (qui était d’envoyer des DVD par la poste) et sous son fonctionnement actuel (streaming) depuis 2010. Aux heures de pointe, c’est-à-dire en soirée, Netflix est responsable en 2011 d’environ 29,7 % du trafic Internet en Amérique du Nord. En 2016 c’est plus de 95 millions d’abonnés dans le monde et un catalogue de plusieurs milliers de films et de séries. Des chiffres impressionnants qui sont bien sûr source de convoitise. Mais pour en arriver là et se démarquer dans le milieu de la SVOD la plateforme de streaming a tout misé sur la « Création Originale ». Depuis ses premières séries originales, Lilyhammer et House Of Cards, on compte maintenant des dizaines de « créations originales Netflix » et c’est bien l’objectif de la firme : investir dans la création.

Mais si depuis 3 ans ces investissements semblaient se tourner principalement vers le milieu de la série télé, format privilégié du petit écran, 2017 marque un tournant pour Netflix qui s’intéresse de plus en plus à l’univers cinématographique. Pour autant Netflix n’en est pas à son premier film ni à son premier festival, loin de là : en 2015 il produisait Beast of no nations, lui même présenté à la Mostra de Venise sans sortir en salles en Italie (et pourtant sans créer de polémique à l’époque). Nous sommes donc en droit de se demander si toute cette polémique ne serait pas qu’un caprice français ? Et bien… c’est compliqué.

Le système français, son « exception culturelle » et sa chronologie des médias n’aident clairement pas, et pourtant ils sont bien là pour quelque chose. Ce système de « chronologie des médias » a été créé pour protéger les exploitants mais également Canal+, mais concrètement kesako ? C’est une réglementation qui contrôle la diffusion des films après leur sortie cinéma, plutôt qu’un long discours cette infographie réalisée par Libération sera beaucoup plus claire et explicite :

C’est cette chronologie qui explique pourquoi les films sortis en salles il y a moins de 3 ans ne sont pas disponibles sur Netflix France, et croyez moi ils n’en sont pas ravis. C’est cette particularité franco française qui était au centre de la polémique cannoise. Mais alors pourquoi malgré toutes ces restrictions Netflix fait-il peur à ce point ? Va-t-il tuer le cinéma tel que nous le connaissons ?

Avec la « création originale » Netflix a trouvé la parade à la chronologie des médias française, en effet en sortant directement ses propres films sur sa plateforme de streaming la réglementation ne s’applique pas. Puisque oui, si Netflix sortait ses productions en salles françaises il lui faudrait attendre 3 ans avant de pouvoir les diffuser sur sa plateforme, non vous ne rêvez pas : ils ne pourraient pas diffuser leurs propres créations librement sur leur plateforme s’ils organisaient une sortie en salle parallèle. Mais alors en quoi sont-ils une menace pour le cinéma ? Pourquoi tant de craintes de la part des exploitants et des distributeurs ? Finalement rien de nouveau sous le soleil, c’est l’éternel débat qui revient tous les 30 ans : on a connu « la télévision va t’elle tuer le cinéma » dans les années 60, la VHS puis les DVD et maintenant Netflix. Pourtant le cinéma a toujours su se relever de ces innovations qui semblaient pouvoir l’enterrer en un an. Mais cette fois ci le combat semble différent : le cinéma se porte très bien mais Netflix ose ce que les studios n’osent plus depuis plusieurs années, ils prennent des risques et laissent une liberté totale à leurs réalisateurs et cet aspect là de la création semble inquiéter de nombreux acteurs du cinéma actuel.


Mais bien plus qu’une simple querelle de « prise de risque », c’est une véritable opposition entre deux générations, deux visions complètement différentes du cinéma tel qu’on l’entend. Netflix n’aime pas les salles de cinéma, il ne s’en est jamais caché, allant jusqu’à les accuser de ne plus avoir innové depuis 30 ans : sur ce point là c’est une accusation qu’on pourrait remettre en cause avec toutes les innovations techniques qu’on a connu dans les salles que cela soit au niveau de la projection (IMAX,4K), du son (Dolby Atmos) ou même de la salle (4DX)… Mais si Netflix n’est pas fan des salles c’est n’est pour autant qu’il veut priver les cinéphiles des meilleurs conditions de projection, en effet OKJA sortira en salles aux Etats Unis et en Corée du Sud par exemple, en France non : on remerciera notre magnifique chronologie des médias (oui, c’est du sarcasme), alors peut on en vouloir à Netflix sur ce point là ? Objectivement : non.

« Ce que nous voulons faire, c’est DÉCHAÎNER le cinéma. Fondamentalement, il s’agit de faire croître l’industrie du cinéma »

Malgré cette « menace » Netflix est-il vraiment en mesure de détruire le cinéma en salles ? C’est très peu probable, tant le cinéma se porte bien : en 2016 c’est plus de 213 millions d’entrées en France et 1,4 milliard d’euros de recettes (ce qui représente une hausse de 5% par rapport à 2015). Alors pourquoi Netflix et le cinéma français ne peuvent-ils pas cohabiter et œuvrer ensemble pour ce qui intéresse le spectateur : la qualité ? Il faudra du temps pour faire évoluer les mentalités et renouveler le paysage cinématographique encore trop ancré dans un autre temps. Mais la solution n’est pas aussi simple, personne n’a fondamentalement tort ou raison, il faudra faire des compromis. Car même si à première vue les distributeurs et exploitants semblent fermés au progrès c’est principalement pour une question purement financière. Mais au vu des innombrables purges françaises produites cette année (on tient un magnifique record de ce que certains appellent « comédies ») on se demande s’il ne serait pas tant qu’ils se remettent également en question sur ce qu’ils considèrent réellement comme le cinéma qu’ils veulent transmettre et partager.

(le logo de Netflix sifflé au Festival de Cannes)

Les prises de risques peuvent rapporter gros, Netflix l’a compris, et au vu de leurs résultats exceptionnels ils peuvent se le permettre. Mais même sans cet avantage Netflix et le cinéma français devraient oeuvre ensemble, pour la création, pour le cinéma et non pas polémiquer pour des simples présentation de films dans un festival. Vu de l’extérieur ces réactions paraissent enfantines, et ce n’est certainement pas avec ce genre d’attitude et ce renfermement sur soi que nous sauverons les salles françaises.

Netflix prend des risques, produit ce que les autres ne produisent pas, laisse une liberté d’action totale à ses créateurs et cela ne peut qu’être bénéfique au cinéma. La question n’est pas de savoir si le cinéma va mourir mais plutôt comment il se réinventera et renaîtra sur des bases plus saines où nouveaux acteurs et poids lourds du secteur pourront cohabiter à défaut de collaborer. Mais cette période s’annonce plus qu’exaltante pour nous, les consommateurs : nous devrions connaitre une période de création sans précédent (oui, les remakes coulent, et c’est tant mieux). Netflix ne tuera pas le cinéma, mais il y a de fortes chances qu’il devienne incontournable dans le paysage cinématographique futur, il est évidemment regrettable de ne pas pouvoir profiter d’Okja, de The Irishman… sur grand écran mais d’un autre côté il est important d’arriver à faire la part des choses et comprendre que ces projets n’auraient tout simplement pas existés sans Netflix.

Alors ne pas voir un film en salles ou ne pas le voir du tout ? Nous espérons, comme tout cinéphile, qu’un accord sera enfin trouvé pour mettre au gout du jour cette « chronologie des médias » complètement dépassée et obsolète mais à l’heure actuelle nous profitons de ce regain de création apporté par la compagnie de SVOD qui est au final tout ce qui nous intéresse nous, les spectateurs. Il serait temps que les géants du cinéma français le comprennent également.

2 Commentaires

  1. Pour le coup, les exemples sont un peu mal choisis, je trouve. La ou Netflix est dangereux, c’est que précisément peu de producteurs vont refuser un projet de Scorcese ou de Bong Joon Ho qui sont des mastodontes du cinéma. Netflix les a eu parce qu’il est capable d’allonger rapidement un paquet d’argent alléchant. Netflix veut justement produire le maximum de films, les plus alléchants possibles et ne les diffuser que sur sa VOD, mais que restera-t-il comme films disponibles à l’exploitation ? De plus les exploitants de cinéma ne sont pas composés que d’UGC, CGR et Gaumont, qui eux auront moins de problèmes à avancer l’argent pour avoir les gros films restant.Qu’en est il des exploitants indépendants, qui doivent faire face à ces géants, avec beaucoup moins de moyens, vont avoir encore plus de mal à survivre ? et ce sont ces exploitants qui contribuent grandement à « l’exception culturelle », la situation n’est vraiment pas simple du tout

    • Pour ce qui est des exploitants indépendants c’est effectivement ce qui rend ce problème plus que complexe et je suis bien d’accord, mais pour les exemples ce sont à l’inverse l’illustration du manque de prise de risques des studios (ce n’est pas forcement péjoratif, c’est la plupart du temps pour des bêtes questions financières).

      Si l’on prend The Irishman par exemple, Netflix a récupéré le projet à Paramount (qui n’était pas en position de pouvoir financer le film, plus de 100 millions de dollars, trop coûteux) et on ne peut pas assurer que le film se serait fait sans l’achat par Netflix.
      Pour Okja Bong Joon Ho cherchait des petits producteurs qui lui laisseraient une liberté de mouvement totale mais le film coûtait une nouvelle fois trop cher, c’est là que Netflix est intervenu en lui laissant sa liberté d’action.

      Donc même en prenant des mastodontes du secteur je ne serais pas aussi optimiste sur le fait que les producteurs accepteraient automatiquement, mais c’est intéressant (je trouve) de compter sur de nouveaux acteurs qui se rêvent majeurs, et qui risquent (en tout cas pour Netflix) de devenir rapidement inévitables.